🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

L'appartement témoin — épisode 1 : Le mot sous la porte

Le mot était déjà là.

Élodie, quarante et un ans, posa son carnet contre la hanche et regarda le rectangle de papier blanc glissé sous la porte du 5B témoin. L’immeuble sentait encore la peinture. Dans le hall, le digicode clignotait trop vite. Elle venait pour les métrés de lumière, pas pour la littérature anonyme.

Elle ramassa le papier du bout des doigts, comme on touche un objet qui n’appartient à personne.

Si vous repassez après 19 h, je peux vous ouvrir sans le discours commercial. N.

Pas de cœur. Pas de parfum. Une écriture nette, un peu penchée. Sur le paillasson neuf, une poussière de plâtre faisait un halo ridicule.

Élodie rangea le mot dans son carnet. Elle avait un métier: transformer des boîtes vides en lieux habitables. Elle n’avait pas un hobby: collectionner les invitations ambiguës d’agents immobiliers.

Derrière elle, l’ascenseur ouvrit.

Nicolas en sortit avec deux badges et une clé magnétique. Trente-deux ans, chemise claire, le sourire qu’on apprend en formation pour ne pas effrayer les clients. Il s’arrêta net en la voyant déjà devant la porte.

— Vous êtes en avance, dit-il.

— Le soleil ne m’attend pas. J’avais dit 18 h 30 pour la lumière rase.

Il déverrouilla. L’appartement témoin s’ouvrit comme une phrase trop propre: parquet clair, cuisine blanche non branchée, une lampe de chantier dans un angle, deux chaises pliantes près de la baie. De l’autre côté de la cour, le 5B habité montrait un store à demi baissé.

Élodie avança jusqu’à la vitre, prit une photo du contre-jour, nota « voile trop froid le soir ». Nicolas resta près de l’entrée, badge encore à la main.

— Vous avez trouvé le mot, finit-il par dire.

Elle se retourna.

— C’était vous.

— Oui. J’ai hésité jusqu’à 17 h 50. Ensuite j’ai eu peur que vous parties sans que j’aie le courage de le dire en face.

— Dire quoi, exactement?

Il chercha le bon angle, comme pour une visite.

— Que je peux faire mon métier sans monologue. Et que je vous ai remarquée mardi, quand vous avez corrigé mon orientation de canapé sans me ridiculiser devant le couple.

Élodie sourit malgré elle. Mardi, elle avait dit: « Si vous mettez le canapé là, ils regarderont le frigo toute leur vie. » Il avait ri, vrai. Puis il avait déplacé le canapé.

— Nicolas, je ne visite pas les témoins pour draguer les badges.

— Je sais. C’est pour ça que j’ai écrit au lieu de faire le malin dans l’ascenseur.

Il montra la porte, encore ouverte.

— Vous pouvez partir. La visite est faite. Le mot n’est pas un piège: c’est une option. Si vous repassez après 19 h, j’éteins le discours. Si vous ne repassez pas, je ne vous renverrai pas de message sur le portail pro.

La précision lui plut plus que le compliment. Elle rangea son mètre.

— Pourquoi après 19 h?

— Parce qu’à 18 h je suis encore l’employé de l’agence. Après, je peux être seulement l’homme qui a laissé un papier sous une porte. Et parce que le soleil que vous voulez est meilleur plus bas.

Élodie regarda la cour. Une fenêtre s’alluma au 3e. La ville faisait son bruit de fin de journée, scooters, une sirène loin vers Tolbiac.

— Je ne couche pas dans les appartements témoins, dit-elle. Ni avec les gens qui les gardent. Pas comme ça. Pas en cachette de mon propre jugement.

— D’accord.

— Si je reviens, ce n’est pas pour « voir l’appart ». Je l’ai vu. Ce sera pour continuer la conversation sans le couple imaginaire qui achète.

Nicolas hocha la tête. Sa pomme d’Adam bougea une fois.

— Alors je laisserai les chaises. Et la lampe. Rien d’autre.

Elle passa près de lui pour sortir. Leurs manches se frôlèrent. Pas un accident assez long pour mentir. Dans l’ascenseur, seule, elle rouvrit le carnet. Le mot avait une petite tache de plâtre au coin. Elle ne le jeta pas.

À 19 h 12, elle était de nouveau dans le hall.

Elle aurait pu inventer une excuse pro. Elle n’en inventa pas. Elle tapa le digicode que l’agence avait envoyé le matin, monta, et trouva la porte du témoin entrouverte. Nicolas avait retiré son badge. La chemise était la même; l’air, non.

— Vous êtes revenue, dit-il, comme on constate une météo rare.

— Pour dix minutes. Chronométrées. Ensuite je décide si j’allonge.

Ils s’assirent sur les chaises pliantes, face à la baie. Sans le discours, l’appartement paraissait plus grand et plus bête. Élodie parla de son métier, des clients qui voulaient du « cosy » et achetaient du vide. Nicolas parla des visites où personne n’écoute, des soirs où il referme des portes sur des vies qui n’arriveront pas.

— Mardi, dit-elle, vous avez déplacé le canapé. La plupart des hommes de 32 ans m’expliquent pourquoi j’ai tort.

— J’avais tort. C’était simple.

Elle le regarda vraiment. Pas le badge. La fatigue propre au front, la bouche qui savait se taire.

— Je peux m’en aller maintenant, proposa-t-il. Vous fermez, je prends l’escalier.

— Reste encore un peu. Mais la porte reste déverrouillée. Et tu ne touches pas mon manteau comme si c’était déjà une chambre.

Il sourit.

— Compris.

Quand elle se leva pour partir, il se leva aussi, trop vite, puis se retint. Elle posa deux doigts sur le bord de la table témoin.

— Demain, même heure. Pas un mot sous la porte. Un message pro pour le créneau, et on saura tous les deux que ce n’est plus pour le soleil.

— Demain, répéta-t-il. Créneau clair.

Dans le couloir, en refermant, Élodie entendit une porte s’ouvrir au 5 habité en face. Une voix de femme appela un prénom d’enfant. La vie normale reprenait ses droits. Elle descendit avec le carnet contre la poitrine, le mot encore à l’intérieur, et l’étrange soulagement d’avoir choisi sans se raconter qu’elle « repassait pour le chantier ».

Fin de l’épisode 1 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 2 — Le dîner à blanc.

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