🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

L'appartement témoin — épisode 2 : Le dîner à blanc

Le message pro arriva à 10 h 02.

Créneau témoin 5B — 19 h 15. Sans visite client. N.

Élodie, quarante et un ans, le lut dans le métro entre Montparnasse et Bibliothèque. Elle répondit un simple « OK » parce que tout adjectif aurait trahi le fait qu’elle avait dormi avec le mot de la veille encore dans le carnet.

À 19 h 14, le digicode. À 19 h 16, la porte.

Nicolas avait remplacé les chaises pliantes par deux chaises de cuisine empruntées quelque part, plus basses, plus réelles. Sur le plan de travail blanc, un sac en papier: pain, fromage, deux bouteilles d’eau, une barquette de fraises trop chères pour un mensonge. La lampe de chantier était éteinte. Une guirlande de chantier plus douce, tirée d’un carton d’agence, faisait un effort ridicule et touchant.

— Ce n’est pas un dîner, dit-il tout de suite. C’est une trêve avec de la nourriture. Tu peux partir avant le fromage.

Élodie posa son manteau sur son bras, pas sur une chaise.

— Tu as dit sans visite client. Tu n’as pas dit pique-nique.

— J’ai menti par omission sur le pain. Pas sur le reste.

Elle sourit, s’assit. La baie montrait la cour dans un bleu de soir. En face, le 5 habité avait les stores relevés. Une silhouette passa, revint, alluma une télévision qui tint un rectangle blanc dans la vitre.

— On est visibles, observa-t-elle.

— Oui. C’est pour ça que je n’ai pas fermé les rideaux témoins: il n’y en a pas. Et je ne voulais pas inventer une intimité de bunker.

Ils mangèrent peu, parlèrent mieux. Nicolas raconta un client qui avait exigé « une âme » dans un T2 de 41 m². Élodie raconta une patronne qui confondait le beige et le courage. Leurs genoux se touchèrent une fois sous le plan; personne ne s’excusa.

— Hier, dit-elle, tu m’as laissé une porte de sortie. Aujourd’hui, tu m’as donné du pain. Qu’est-ce que tu veux que je comprenne?

— Que je peux désirer sans transformer ça en visite surprise dans ta vraie vie. Que je ne te suivrai pas sur les réseaux. Que si tu dis stop, je range les chaises.

— Stop est facile à dire ici. Plus dur demain dans le hall, si on se croise avec un couple qui achète.

— Alors on se dit bonjour professionnel. Ou on ne se croise plus sur les témoins. Tu choisis.

Élodie posa une fraise, se leva, marcha jusqu’à la baie. La télévision d’en face changea de chaîne. Elle se sentit regardée sans l’être vraiment, exactement le genre de demi-exposition qui rend les gens idiots ou honnêtes.

— Embrasse-moi ici, dit-elle. Pas contre le mur de la chambre témoin. Ici, devant la vitre, où on pourrait être stupides au grand jour.

Nicolas s’approcha sans se précipiter.

— Tu es sûre?

— Oui. Et mes mains restent où je les mets.

Il l’embrassa avec une prudence qui n’avait rien de tiède. Sa main resta entre ses omoplates, au-dessus du tissu. Élodie goûta le pain, le dentifrice discret, la fatigue. Quand elle s’écarta, elle garda le front contre le sien une seconde.

— Encore un peu, murmura-t-il.

— Encore un peu.

Ils s’embrassèrent de nouveau, plus longs. Le sac en papier craqua quand sa hanche le frôla. Élodie rit dans le baiser, ce qui le rendit meilleur. Nicolas s’arrêta dès qu’elle posa deux doigts sur sa poitrine.

— Porte, rappela-t-elle.

— Ouverte, confirma-t-il.

Ils revinrent aux chaises, plus proches. Le fromage fut abandonné. Élodie raconta pourquoi elle avait quitté Tours, pourquoi les appartements vides la rassuraient plus que les pleins. Nicolas écoutait comme quelqu’un qui n’attendait pas son tour pour briller.

Puis la lumière du 5B en face s’alluma vraiment.

Pas la télé: le plafonnier. Une femme s’approcha de sa propre baie, téléphone à l’oreille, regard vague vers la cour. Son regard croisa peut-être le leur, peut-être la guirlande, peut-être rien. Élodie sentit sa nuque se refroidir.

— Elle peut nous voir, dit-elle.

— Oui.

— Est-ce que ça te plaît?

Nicolas hésita, honnête.

— Ça me rend conscient. Pas excité par le risque pour le risque. Conscient que ce qu’on fait a un dehors.

Élodie prit son manteau.

— Alors on ne va pas plus loin ce soir. Pas parce que j’ai peur d’elle. Parce que je refuse que mon désir dépende d’un store d’en face.

Il hocha la tête, déçu d’un millimètre, respectueux d’un kilomètre.

— Je range. Je te raccompagne au hall?

— Au hall. Pas plus.

Dans l’ascenseur, leurs épaules se touchaient. Au rez-de-chaussée, avant d’ouvrir la porte sur la rue, Élodie dit:

— Demain, tu éteins la guirlande. On décide si on continue hors du témoin. Parce que tant qu’on reste ici, on a encore un alibi de plan 3D.

Nicolas serra la clé magnétique dans sa poche.

— Demain. Hors alibi.

Derrière les grilles de l’immeuble, le 5B gardait sa lumière allumée, banale et trop précise.

Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 3 — La lumière du 5B.

Épisode 1.

Dans le même thème

Fiction

La cour intérieure — épisode 3 : Le code changé

Vendredi, 18 h 40. L'ancien code est mort. Benoît sonne au RDC. Ouvrir l'immeuble n'est pas ouvrir chez elle — encore faut-il tenir la différence jusqu'au bout.

Série : La cour intérieure · 5 min de lecture

← Toutes les histoires histoires de voisinage