🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

La panne de courant

La minuterie mourut d’un coup.

Camille, trente-sept ans, resta la main en l’air, les doigts encore prêts à tourner la clé dans sa serrure. Le couloir du troisième étage, d’habitude trop jaune, n’était plus qu’un tunnel de noir. Quelque part plus bas, une porte claqua. Puis plus rien, sauf la pluie contre les fenêtres de la cage d’escalier.

Une seule flamme tenait.

Sa bougie, posée sur le rebord de son paillasson, brûlait déjà. Elle l’avait allumée avant la panne, en rentrant, pour l’odeur de cire plus que pour la lumière. Maintenant, la petite lueur dessinait le bas de la porte d’en face. Celle de Julien.

Camille se dit qu’elle pouvait rentrer, fermer, attendre. Elle se dit aussi que le noir dans un immeuble lyonnais des années trente, avec ses paliers étroits et ses lampes qui renaissaient toujours trop vite, n’avait rien d’une scène. C’était une panne. Un orage. Un problème de tableau électrique.

Elle frappa quand même, deux coups secs, voisins, pas drame.

La porte s’ouvrit presque aussitôt. Julien avait une lampe de poche à la main, l’autre encore sur la poignée. Quarante ans, chemise rentrée à moitié, l’air de quelqu’un qu’on dérange en train de chercher ses chaussettes.

— Camille.

— Tout est mort chez toi aussi ?

— Oui. Je montais vérifier le disjoncteur des caves.

Il baissa la lampe pour ne pas l’aveugler. La bougie entre eux fit un travail ridicule et précis: elle montrait le bas de ses manches, le bord de sa porte, rien de ce qui aurait aidé à mentir.

— Tu veux que je regarde le tien ? demanda-t-il.

— Le mien est dans le même noir que le tien. Mais si tu descends, je descends.

Ils prirent l’escalier. À chaque palier, Julien cognait une fois, poliment. Au deuxième, une voix d’homme répondit qu’ils avaient des bougies. Au premier, personne. Au rez-de-chaussée, la porte des caves était déjà entrouverte. Une voisine du quatrième remontait, téléphone en torche, et murmura que le gestionnaire avait prévenu: panne de quartier, pas de l’immeuble seul.

Dehors, le tonnerre roula sans se presser.

Remontés au troisième, ils se retrouvèrent entre leurs deux portes, exactement où la panne les avait laissés. Camille sentit la chaleur de la bougie sur ses genoux. Julien éteignit sa lampe pour économiser la pile, ou pour ne pas transformer le palier en chantier.

— Tu as peur du noir ? demanda-t-il.

— Non. J’ai peur des histoires qu’on raconte sur les gens qui ont peur du noir.

Il sourit sans en faire une blague. Camille apprécia ça plus qu’elle n’aurait dû.

— Je peux rester sur le palier, dit-il. Ou rentrer. Les deux m’iraient.

La phrase était propre. Trop propre, presque. Elle y reconnut l’effort: ne pas profiter, ne pas coller, ne pas transformer une panne en permission.

— Entre, dit-elle. Juste le temps de savoir si le quartier revient. Et ferme, le courant d’air tue la flamme.

Chez elle, l’appartement sentait le café froid et le papier des commandes clients. Sa table basse portait encore deux crayons et une épreuve de packaging. Julien s’arrêta sur le paillasson intérieur, comme s’il attendait une deuxième phrase.

— Tu peux enlever tes chaussures. Ou pas. Je ne fais pas l’inventaire.

Il les enleva. Elle posa la bougie sur la table, trop près d’un crayon, puis la recula. Leurs ombres grandirent sur le mur en face, ridicules et intimes.

— Tu as allumé ça avant, dit Julien.

Ce n’était pas une accusation. C’était une observation de voisin qui note les bruits de porte et les odeurs de couloir.

— Pour l’odeur. Pas pour une mise en scène.

— D’accord.

Il s’assit dans le fauteuil, pas sur le canapé. Camille resta debout une seconde de trop, puis prit l’autre extrémité du canapé. Entre eux: la table, la flamme, trois années de « bonjour » dans l’escalier et une fois, en janvier, un colis laissé devant sa porte avec son nom mal orthographié.

— Tu rentres toujours à 19 h 40 le mardi, dit-elle, surprise d’entendre sa propre voix.

— Et toi, tu laisses la radio allumée quand tu travailles tard. France Culture, assez fort pour que je sache quand tu te couches.

Ils se regardèrent. La panne n’avait rien inventé. Elle avait seulement retiré le bruit de fond qui leur permettait de faire semblant.

Dehors, une voiture passa dans l’eau. Quelque part, un disjoncteur lointain claqua sans leur rendre le courant.

— Je peux partir, répéta Julien. Maintenant. Sans histoire.

Camille posa les paumes à plat sur ses genoux.

— Si tu pars parce que tu t’ennuies, pars. Si tu pars pour me protéger d’un désir que tu n’as pas vérifié, reste encore un peu et vérifie.

Il ne bougea pas tout de suite. Puis il se pencha, les avant-bras sur les cuisses, la voix basse.

— Je ne confonds pas ta bougie et un oui. Je ne confonds pas non plus le noir et le courage. Je reste si tu me le demandes pour de vrai. Pas pour la panne.

Camille inspira. Elle avait trente-sept ans, un appartement payé trop cher, et une habitude tenace de désirer les gens dans le silence pour ne pas risquer le ridicule.

— Reste, dit-elle. Pas parce que j’ai peur. Parce que je te veux ici pendant que je n’ai plus l’excuse de faire comme si on ne s’était pas déjà remarqué.

Julien hocha la tête, une seule fois, comme on accepte un contrat clair.

— Alors je reste.

Ils parlèrent moins ensuite. La flamme mangeait sa cire. Camille se leva pour chercher de l’eau, se cogna presque à la desserte, rit d’un rire trop court. Quand elle tendit le verre, leurs doigts se touchèrent. Ni étincelle de magazine, ni tremblement de roman. Juste la preuve que le contact avait une température.

Julien se rapprocha sur le canapé, assez pour que leurs genoux se frôlent, assez loin pour qu’elle puisse reculer. Elle ne recula pas. Elle posa sa main sur la sienne, puis la retira, puis la reposa.

— Si je t’embrasse, dit-il, ce n’est pas pour t’occuper jusqu’au retour du courant.

— Si tu m’embrasses, répondit-elle, ce n’est pas moi qui te remercie d’avoir monté les caves.

Il attendit. Elle pencha la tête la première. Le baiser fut lent, presque méticuleux, comme s’ils vérifiaient une mesure. La main de Julien resta sur sa joue, pas plus bas. Camille glissa la sienne dans son cou, sentit la chaleur sous la chemise, et un détail absurde la frappa: il avait dû se raser le matin, pas le soir.

Elle s’écarta d’un souffle.

— Encore ?

— Oui, dit-il. Si toi aussi.

Oui.

Ils s’embrassèrent plus franchement. Le canapé grincement. La bougie pencha sa flamme. Camille sentit le désir monter comme une évidence, non comme une panique. Elle tira doucement sur le col de sa chemise, s’arrêta, chercha son regard dans la demi-pénombre.

— On peut s’arrêter là.

— On peut, confirma-t-il. On peut aussi continuer. Dis-moi lequel des deux tu choisis maintenant.

— Continuer. Ici. Pas plus vite que ce que je peux encore nommer.

Il sourit contre sa bouche.

— Ça me va.

Sa main suivit la ligne de sa hanche par-dessus le tissu, attendit, reprit quand elle s’archa vers lui. Camille ouvrit deux boutons de sa chemise, posa la paume à plat sur sa poitrine, et le simple fait d’être autorisée à toucher sans prétexte lui fit plus d’effet que le noir. Julien murmura son prénom comme une question. Elle répondit en l’attirant plus près.

C’est alors que la lumière revint.

D’un seul coup, trop blanche, trop honnête. Le plafonnier du salon claqua. La radio se ralluma au milieu d’une phrase savante. La bougie devint ridicule. Ils se figèrent à mi-geste, lèvres encore proches, mains encore posées.

Julien retira sa main aussitôt, non comme un rejet, comme un respect automatique.

— Voilà le prétexte qui s’en va, dit-il doucement.

Camille cligna des yeux, aveuglée, furieuse contre l’EDF d’un quartier entier. Puis elle se mit à rire, un vrai rire, celui qui lâche la peur d’avoir l’air d’avoir triché.

Elle se leva, marcha jusqu’à l’interrupteur, et éteignit la lampe.

La bougie reprit ses droits, plus faible, plus choisie.

— Maintenant, dit-elle, tu n’as plus aucune raison pratique d’être chez moi.

Julien resta assis, la chemise ouverte de deux boutons, le visage net dans la flamme.

— Exact. Tu veux que je parte ?

Camille croisa les bras, puis les décroisa, puis tendit la main.

— Non. Je veux que tu restes sans panne. Et que demain, dans l’escalier, on ne fasse pas semblant que ce soir n’a servi qu’à attendre le courant.

Il prit sa main. Se leva. L’embrassa encore, sans se cacher derrière l’obscurité.

— D’accord, dit-il. Sans panne.

Ils se rassirent. Plus près. La radio continua toute seule, indifférente. Dehors, l’orage glissait vers l’est. Sur la table, la bougie finit sa vie proprement, et personne ne bougea pour rallumer le plafonnier.

Fin — fiction, réservée aux adultes.

Si ce qui t’a retenu ici, c’est moins le noir que le moment où ils ont choisi de rester après le retour de la lumière, commence plutôt par des rencontres coquines entre adultes, là où l’on se parle sans attendre une panne. Voir les rencontres coquines.

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Série : La cour intérieure · 5 min de lecture

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