La chaise n’était plus à sa place.
Léa, vingt-huit ans, s’arrêta pieds nus sur le carreau chaud du rez-de-chaussée, une main encore sur la poignée-fenêtre. Dans la cour intérieure de l’immeuble lyonnais, le pavé gardait la chaleur de la journée. Sa chaise pliante bleue, celle qu’elle sortait chaque soir vers dix-neuf heures pour fumer une cigarette qu’elle ne finissait presque jamais, n’était plus sous la gouttière du troisième. Elle était là, trois mètres plus loin, à l’ombre nette du catalpa.
Une soucoupe blanche maintenait un coin de toile contre le vent imaginaire. Il n’y avait pas de vent.
Léa traversa la cour en tongs. Elle connaissait chaque joint de pavé, le bac à plantes du 2A, le vélo trop cher du 4B. La chaise n’avait pas glissé: on l’avait pliée, déplacée, redéployée. L’angle était plus confortable. Moins de gouttes. Plus de feuilles sèches collées au dos.
Elle releva la soucoupe. Rien dessous. Pas de mot. Juste la porcelaine un peu ébréchée, du genre qu’on garde après avoir cassé le service.
— Très drôle, murmura-t-elle à la cour vide.
Personne ne répondit. Au premier étage, un volet claqua. Elle replia la chaise, la ramena sous la gouttière, posa la soucoupe sur le rebord de sa fenêtre comme un objet trouvé, et remonta travailler. Sur son écran, un logo refuse de s’équilibrer. Elle n’arrivait plus à voir autre chose que le bleu déplacé.
Le lendemain, même heure. Même chaleur collante de fin juillet. Léa ouvrit. La chaise était de nouveau sous le catalpa. La soucoupe aussi.
Cette fois, elle ne la ramena pas tout de suite. Elle s’assit là où on l’avait mise, alluma sa cigarette, et attendit. Le catalpa filtrait le soleil en pièces jaunes. Au-dessus d’elle, une fenêtre du premier s’ouvrit en deux temps, comme quelqu’un qui hésite.
Benoît apparut, les avant-bras sur le rebord. Trente-huit ans, chemise à carreaux légère, l’air d’un homme qui a passé la journée à faire taire une classe de quatrième. Il la vit, figé une demi-seconde de trop.
— C’est vous, dit Léa. Pas une question.
— Oui.
— Vous déplacez ma chaise.
— Oui.
Le silence aurait pu devenir accusateur. Il choisit plutôt d’être précis.
— La gouttière fuit dès que le voisin du trois arrose ses bacs. Vous rentrez toujours avec une raie d’eau dans le dos. Je l’ai vue trois soirs. Hier, j’ai bougé la chaise. Aujourd’hui aussi. Je peux tout remettre et ne plus y toucher.
Léa souffla la fumée de côté.
— Vous auriez pu frapper.
— J’ai failli. Puis j’ai imaginé le moment où je dis « bonsoir, je regarde votre dos le soir » et ça sonnait… mal.
Elle rit malgré elle, un rire court qui la trahit.
— Ça sonne encore un peu mal.
— Je sais. Désolé.
Il montra la cour d’un geste de menton.
— Je peux descendre remettre la chaise où vous voulez. Ou disparaître. Les deux m’iraient. Enfin: un des deux m’irait mieux, mais je ne vais pas faire semblant que c’est le même.
Léa écrasa la cigarette dans la soucoupe. Le geste la fit grimacer: elle venait de salir l’objet. Elle le regarda, puis lui.
— Descendez. Sans monologue de prof.
Il disparut du rebord. Trente secondes plus tard, la porte de l’immeuble côté cour s’ouvrit. Benoît avait des baskets sans chaussettes et l’air d’avoir répété sa descente. Il s’arrêta à deux mètres de la chaise, assez loin pour ne pas l’encadrer.
— Je m’appelle Benoît. Premier étage, face à vous. On s’est dit bonjour en janvier près des boîtes, quand vos colis de papier débordaient.
— Léa. Je m’en souviens. Vous aviez proposé de m’aider et j’avais dit non trop vite.
— Vous aviez dit non correctement. Il n’y a pas de trop vite.
Elle plissa les yeux vers la gouttière. Une goutte tomba pile à l’endroit où sa nuque se plaçait d’habitude. Elle jura tout bas.
— D’accord. Vous n’avez pas inventé la fuite.
— Merci.
— Mais déplacer les affaires des gens, même pour une bonne raison, ça s’annonce.
— Vous avez raison. Je recommencerai pas sans demander.
Léa plia les jambes sur la chaise, tongs ballantes. Elle aurait pu le renvoyer d’une phrase polie. Elle resta.
— Pourquoi la soucoupe?
Benoît eut l’air presque gêné.
— Pour pas que le tissu s’envole si ça souffle. Et parce qu’un mot aurait été… trop. Ou pas assez. Je n’ai pas trouvé la phrase qui dit « je vous ai remarquée » sans sonner comme un type louche dans une cour.
— « Je vous ai remarquée » sonne déjà comme ça.
— Voilà.
Ils se turent. Quelqu’un monta l’escalier en traînant un sac de courses. Une fenêtre du second cracha trois notes de radio puis se referma.
— Ce qui me gêne, c’est pas l’ombre, dit Léa. C’est l’idée que vous avez un avis sur mon dos avant d’avoir un avis sur ma voix. La prochaine fois, venez par une phrase. — C’est ce que j’essaie de faire maintenant.
— Vous voulez un café? demanda Benoît. Chez moi, c’est deux minutes. Ou je peux vous en descendre un.
Léa sentit le piège doux se former: l’escalier, le palier, la porte, le prétexte de la tasse.
— Non.
Il hocha la tête aussitôt, trop vite pour cacher le contrecoup.
— Compris. Je…
— Non à chez vous, précisa-t-elle. Pas non à la conversation. Et pas non à un café. Mais ici. Dans la cour. Demain, si vous voulez. Pas ce soir: j’ai une deadline qui me mange le crâne. Et pas dans mon appartement non plus. RDC ou pas, c’est chez moi.
Benoît absorba la limite comme on absorbe une règle de jeu qu’on est soulagé de connaître.
— Demain. Cour. Café. Je descends avec la cafetière. Vous n’ouvrez rien. Je ne monte pas. Si vous ne venez pas, je repars avec ma cafetière et ma dignité un peu froissée, sans relance.
— Vous parlez comme un protocole d’évacuation.
— Je suis prof. Les protocoles évitent les incendies.
Elle sourit pour de vrai cette fois. Puis elle se leva, plia la chaise, et au lieu de la remettre sous la gouttière, elle la redéploya sous le catalpa, exactement où il l’avait mise. La soucoupe, elle la garda.
— Je lave ça, dit-elle. Demain, vous l’aurez propre. Ou vous n’aurez plus de presse-papier ridicule.
— Je m’en accommode.
Léa marcha vers sa fenêtre. Sur le seuil, elle se retourna.
— Benoît.
— Oui.
— Si demain vous amenez le café pour « voir où ça va » en espérant grimper au premier dès la deuxième gorgée, restez chez vous.
— Si demain j’amène le café, c’est pour le café. Et pour savoir si on peut se parler sans que je touche à vos affaires comme un idiot. Le reste, s’il existe, vous le nommerez. Pas moi tout seul.
Elle pencha la tête, surprise d’être bien vue à ce point-là.
— 19 h 15, dit-elle. Pas 19 h pile: j’ai l’air d’une horloge quand je suis pile.
— 19 h 15.
Il recula jusqu’à la porte d’immeuble sans dernier mot pour regagner la main.
Elle rentra. Derrière elle, la chaise bleue resta sous le catalpa, ouverte, banale, et pourtant déjà autre chose qu’un siège: une place choisie. Au premier, la fenêtre de Benoît se referma sans claquer. Léa posa la soucoupe dans l’évier, ouvrit l’eau, et se surprit à sourire tout seule pendant que le logo sur son écran attendait toujours d’être équilibré.
Dehors, une goutte tomba au mauvais endroit, pile sur le pavé vide. Pour une fois, son dos resta sec.
Fin de l’épisode 1 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 2 — Le café dans la cour.
Si ce qui t’a retenu, c’est moins la chaise que le moment où elle a nommé sa limite sans tuer le désir, les rencontres coquines demandent la même clarté. Voir les rencontres coquines.