Le digicode émit un bip méprisant.
Léa l’entendit depuis sa cuisine, à travers la fenêtre entrouverte: trois notes sèches, puis le silence de quelqu’un qui sait déjà. Vendredi, 18 h 43. L’ancien code était mort depuis le matin. Elle s’essuya les mains, traversa le studio, et attendit la sonnerie au RDC sans se précipiter. Son cœur, lui, ne connut pas la même discipline.
La sonnerie tomba, une fois. Comme promis.
Elle décrocha l’interphone.
— C’est Benoît. Toujours sans mail. Toujours sans rein emprunté.
— Je descends pas, dit Léa. J’ouvre.
Elle appuya. Le loquet de l’immeuble claqua. Par la fenêtre de cour, elle le vit entrer: sac d’école en bandoulière, chemise froissée de fin de semaine. Il leva la main vers son rez-de-chaussée, sans s’approcher de sa porte-fenêtre.
— Merci, fit-il, assez fort pour la cour, assez bas pour les étages.
— Café? lança-t-elle. Cour. Cinq minutes. Il va pleuvoir.
— J’ai la cafetière. Habitude dangereuse.
Il monta d’abord déposer le sac chez lui. Léa sortit la chaise bleue. Elle était restée sous le catalpa toute la semaine, comme un signal que même les jours sans rendez-vous la place existait. Le ciel avait blanchi. Une première goutte éclata sur le pavé, loin de l’ancienne fuite.
Quand Benoît redescendit, il tenait la cafetière et un parapluie noir trop sérieux pour un vendredi.
— Protocole d’évacuation amélioré, dit-il.
— On reste, répondit Léa. Sous l’arbre. Si ça devient bête, on rentre chacun chez soi.
Ils s’installèrent. Le café était moins brûlé. Les tasses toujours dépareillées. La pluie se contenta d’un crachin.
— Le gardien m’a dit que je pourrais passer lundi, raconta Benoît. Mme Perez n’était pas là.
— Vous auriez survécu.
— Oui. Mais j’aurais raté 19 h 15.
Léa but une gorgée. Depuis mardi, ils s’étaient vus chaque soir dans la cour, jamais plus haut. Des baisers. Des rires. La règle tenait.
— J’ai le nouveau code, dit-elle.
Benoît releva les yeux. Il ne tendit pas la main. Il attendit.
— Je peux vous le donner, continua Léa. L’immeuble. Pas mon appartement. Vous pourrez rentrer sans sonner. Sans dépendre de mon interphone. Sans que je sois votre portière.
— Vous n’êtes obligée à rien.
— Je sais. C’est pour ça que je le propose.
Elle chercha dans la poche de son short un ticket de caisse griffonné au stylo feutre de graphiste. Quatre chiffres. Rien d’autre. Pas son numéro d’abord. Pas une invitation déguisée. Un accès de seuil.
— Si je vous le donne, ajouta-t-elle, vous n’en faites pas un droit sur mon temps. Vous pouvez monter chez vous sans traverser mon samedi. Et si un soir je ne sors pas la chaise, vous ne sonnez pas « pour voir ».
Benoît lut le ticket sans le prendre tout de suite.
— Je peux le refuser, dit-il. Garder la sonnette. Ça me force à vous demander encore.
— La sonnette me plaît. Mais le code mort vous mettait à ma merci par accident de syndic. Je déteste les pouvoirs accidentels. Je préfère ceux que je choisis.
Il sourit, ce sourire de prof qui comprend enfin l’exercice.
— Alors je prends le code. Et je garde la règle: cour quand vous voulez, étage seulement si vous le nommez. Pas ce soir.
— Pas ce soir, confirma-t-elle.
Elle lui mit le ticket dans la paume. Ses doigts refermèrent les siens une seconde, assez pour que ce soit un contact, pas assez pour que ce soit une capture. La pluie s’épaissit d’un cran. Une goutte trouva l’épaule de Benoît. Une autre trouva le dos de la main de Léa.
— On rentre? demanda-t-il. Chacun.
— Encore deux minutes.
Ils se penchèrent en même temps. Le baiser sous le catalpa goûta l’eau et le café. Cette fois, la main de Benoît monta le long de son bras, s’arrêta à l’épaule, demanda en pression. Léa répondit en l’attirant un peu plus, genou contre genou, puis posa son front au sien.
— J’ai envie de vous, dit-elle, assez claire pour que ce ne soit pas un accident de phrase. Et j’ai envie de ne pas bâcler ça en grimpant un escalier parce qu’il pleut.
— Pareil, dit-il. Dans les deux phrases.
Elle rit. La pluie devint franche. Ils ramassèrent tasses et cafetière dans un désordre efficace. Devant la porte-fenêtre de Léa, Benoît s’arrêta au bord du paillasson intérieur, sans le franchir, alors que le seuil était ouvert sur le carrelage sec.
— Je m’arrête là, dit-il.
— Bien.
— Dimanche, cour, s’il fait moins bête? Ou un café dehors, rue, si vous voulez un décor qui ne soit pas notre bac à plantes.
Léa hésita. La rue, c’était déjà un autre chapitre: être vus hors de l’alibi d’immeuble. Elle sentit la peur familière, puis le souvenir du digicode mort, des pouvoirs accidentels, des dos mouillés.
— Dimanche, dit-elle. Rue. Onze heures. Le comptoir du bas, celui qui brûle les croissants. Après, on verra si la cour suffit encore.
— Marché.
Il salua d’un signe de tête et rejoignit l’escalier. Au digicode, elle le regarda taper les quatre chiffres. Le bip fut vert. Il monta sans demander plus.
Léa ferma sa fenêtre. Dehors, la chaise bleue brillait sous le catalpa. Le code de l’immeuble avait changé. Le leur aussi: plus besoin d’une gouttière pour se parler. Seulement de phrases, et d’endroits où le non restait possible.
Dimanche, il y aurait des croissants brûlés et un comptoir public. Si le désir survivait au regard des autres, ils sauraient quoi en faire.
Fin — fiction, réservée aux adultes.
Si ce qui reste après la pluie, c’est une règle tenue et un rendez-vous à onze heures, tu n’as pas besoin d’un digicode magique pour commencer ailleurs. Rencontres coquines.