À 19 h 14, la cafetière était déjà là.
Léa, vingt-huit ans, poussa la fenêtre du rez-de-chaussée et vit d’abord la chaise bleue, exactement sous le catalpa, là où elle l’avait laissée la veille. Puis Benoît, trente-huit ans, debout à côté avec une cafetière italienne encore chaude enveloppée d’un torchon, et deux tasses qui ne s’assortissaient pas: une rayée, une à pois ridicules.
Pas de badge. Pas de monologue. L’heure promise.
— 19 h 15, dit-il en la voyant. J’ai triché d’une minute sur l’arrivée, pas sur le lieu.
— Acceptable, répondit Léa.
Elle avait lavé la soucoupe. Elle la lui tendit par la fenêtre comme un reliquaire absurde. Leurs doigts se frôlèrent sur la porcelaine. Ni l’un ni l’autre ne fit durer le contact plus que le transfert.
Léa sortit en tongs, t-shirt propre cette fois, pas celui taché d’encre. Elle s’assit. Benoît resta debout le temps qu’elle lui désigne d’un regard la margelle basse du bac à plantes. Il s’y assit, assez loin pour que leurs genoux ne se parlent pas encore.
Le café sentait fort, un peu brûlé, honnête.
— Mes quatrièmes ont gagné, dit-il. J’ai oublié l’eau une minute trop longtemps.
— Tant mieux. Je me méfie du café parfait des gens qui veulent impressionner.
Il versa. La tasse à pois lui revint. Léa prit les rayures. Au-dessus d’eux, la gouttière laissa tomber une goutte pile à l’ancienne place, maintenant vide. Elle leva sa tasse en une toast muette à la précision du hasard.
— Vous avez bien dormi? demanda Benoît, puis grimaca. Question nulle.
— Mieux après avoir mis des règles. Pire à cause de la deadline. Et vous?
— J’ai réécrit trois fois un message que je ne vous ai pas envoyé. Puis j’ai préparé le café. C’était plus utile.
Léa souffla sur la surface noire.
— Quel genre de message?
— Des versions. « Bonne nuit ». « À demain ». « Je suis désolé pour votre dos ». Toutes nulles. La dernière disait juste « 19 h 15 ». Je l’ai effacée aussi. On s’était déjà dit.
Elle apprécia le non-envoyé. Trop de gens remplissaient le silence pour se rassurer.
Ils burent. La cour faisait son bruit d’été: une moto dans la rue, un enfant au troisième qui refusait le bain. Benoît raconta une collègue qui croyait encore que les collèges fermaient l’été « comme à la télé ». Léa raconta un client qui voulait un logo « plus féminin mais pas trop ». Ils rirent sans se forcer.
Quand les tasses furent à moitié vides, le silence changea de densité.
— Je peux m’en aller avec la cafetière maintenant, dit Benoît. Protocole respecté. Dignité presque intacte.
— Vous pouvez, dit Léa. Est-ce que vous le voulez?
— Non.
— Moi non plus.
Il posa sa tasse sur le pavé, avec précaution. Elle vit la ligne de tension dans son avant-bras, puis le choix conscient de ne pas se pencher vers elle tout de suite.
— Hier vous avez dit que le reste, si le reste existe, vous le nommeriez, rappela-t-il.
— Je m’en souviens.
— Alors je demande, sans chaise et sans gouttière: est-ce que je peux vous embrasser ici? Dans la cour. Rien d’autre. Et vous pouvez dire non sans gâcher le café.
Léa regarda les fenêtres. Le second était fermé. Le troisième aussi. Au premier, la fenêtre de Benoît restait ouverte comme une bouche sans personne.
— Oui, dit-elle. Ici. Et mes mains restent où je les mets.
Il se pencha depuis la margelle, assez lent pour qu’elle puisse reculer. Elle ne recula pas. Le baiser goûta le café trop long, la chaleur du pavé, une timidité d’adulte. La main de Benoît s’arrêta au montant de la chaise, pas à sa nuque. Léa posa deux doigts contre sa mâchoire, juste assez pour diriger, pas assez pour ouvrir autre chose.
Quand ils s’écartèrent, un rire lui échappa, nerveux, content.
— Ça va? demanda-t-il.
— Ça va. Encore une fois. Pareil.
Ils s’embrassèrent de nouveau. Cette fois son genou toucha la toile bleue de la chaise. Léa sentit le désir monter plus vite que la règle. Elle s’écarta d’elle-même, paume à plat sur sa poitrine à lui, sur le carreau de la chemise.
— Toujours pas chez moi, dit-elle.
— Je n’ai pas demandé.
— Je le dis quand même. Parce que ma bouche va plus vite que mon plan.
— Votre plan tient. Le mien aussi.
Il reprit sa tasse, but une gorgée froide, grimaca, sourit.
— Demain? même lieu? sans obligation d’escalade?
— Demain. 19 h 15. Cour. Et si je veux plus, ce sera une phrase, pas une glissade vers l’escalier.
— Marché.
Benoît rangea la cafetière dans le torchon. Léa garda les tasses pour les laver, contre sa protestation faible.
— C’est mon RDC qui a un évier à trois mètres, dit-elle. Vous remontez le cuivre. Équitable.
Sur le chemin de la porte d’immeuble, collé au verre par un scotch de syndic, un papier orange qu’elle n’avait pas lu le matin l’arrêta.
CHANGEMENT DE DIGICODE — vendredi 8 h 00.
Ancien code invalidé.
Nouveau code transmis par e-mail aux résidents à jour de charges.
En cas de non-réception: contacter le gardien (matin seulement) ou un voisin.
Benoît lut par-dessus son épaule. Elle sentit son souffle, puis l’absence de son souffle.
— Merde, dit-il doucement. Je suis en retard sur l’appel de charges. Le mail ira dans le filtre, ou nulle part. Vendredi, je rentre de collège à 18 h 40. Le gardien sera parti.
— Vous n’avez pas le nouveau code.
— Pas encore. Et le week-end, sans code, je reste dehors tant que personne ne m’ouvre.
Léa regarda la cour, la chaise, la gouttière, l’homme à la cafetière.
La veille, elle avait dit: pas chez moi.
Là, le bâtiment lui demandait autre chose: pas son lit, sa porte d’entrée. Un pouvoir simple et trop clair. Lui ouvrir, c’était déjà choisir qu’il continue d’exister dans sa semaine. Ne pas ouvrir, c’était peut-être le renvoyer à plus tard, ou à jamais.
— Je peux demander au gardien demain matin, proposa Benoît. Ou à Mme Perez au 2. Je ne vous mets pas ça sur le dos.
— Vous ne me le mettez pas. C’est le syndic qui le pose entre nous.
Elle plia le papier sans l’arracher.
— Vendredi, si vous n’avez pas le code, vous sonnez au RDC. Une fois. Si je suis là, j’ouvre la porte d’immeuble. Pas la mienne. Vous traversez la cour, vous montez chez vous. Point.
— Et si vous n’êtes pas là?
— Alors vous aurez une bonne raison d’appeler le gardien le matin. Ou Mme Perez. Je ne serai pas votre solution unique.
Il sourit, soulagé et un peu blessé, ce qui lui allait bien au visage.
— Claire. Merci.
— Ne me remerciez pas comme si je vous prêtais un rein. C’est un digicode.
— C’est un digicode, répéta-t-il. Et demain, c’est encore un café.
Léa hocha la tête. Au moment de rentrer, elle laissa la chaise sous le catalpa. Benoît gravit l’escalier, se retourna une fois depuis le premier palier. Elle était encore dans la cour, papier orange entre les doigts.
Vendredi, le code changerait. Avant cela, ils avaient encore une cour.
Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 3 — Le code changé.
Si la règle « ici, pas plus haut » te parle, garde-la aussi hors fiction. Rencontres coquines.