Le badge autour du cou de Camille n’était pas le sien.
Camille, quarante ans, le retourna entre deux doigts dans le hall du centre de congrès de Lyon. Plastique chaud, lanière grise, photo absente: Hervé Morel — conférencier. Le sien, Camille Renaud — visiteuse, dormait sans doute sur une autre poitrine. Autour d’elle, le flux des badges cliquetait contre les gourdes et les sacs à roulettes. Elle aurait pu le déposer au stand d’accueil. Elle le garda.
Elle le trouva près des cafetières, badge Camille trop bas sur un t-shirt sombre, cinquante-quatre ans bien tenus, badge visiteuse qui le faisait sourire d’un air contrit.
— Je crois que vous m’avez volé mon prénom, dit-elle.
— Et vous mon métier. Hervé. Désolé: file d’inscription, deux badges posés, une main pressée. On échange?
Camille hésita une demi-seconde de trop. Il le vit.
— Ou on boit un café d’abord, proposa-t-il. Avec les bons noms, cette fois.
— Un café. Pas un plan.
— Un café, répéta-t-il, sans rire de la précision.
Ils s’installèrent sur un tabouret haut trop près du passage. Le café sentait le brûlé de machine à volume. Camille raconta qu’elle venait pour une demi-journée RH, pas pour collectionner des cartes. Hervé parla d’une table ronde sur le management à distance, sans en faire un pitch. Leurs genoux se frôlèrent une fois; il recula d’un centimètre, elle nota.
— Vous gardez mon badge comme otage? demanda-t-il, léger.
— Peut-être. Ça m’évite de le rendre trop vite et de disparaître dans le flux.
— Alors je garde le vôtre. Marché équitable. Si l’un de nous veut stopper, on rend les plastiques et on se salue.
Elle hocha la tête. La règle était simple: visible, révocable.
Entre deux sessions, ils se croisèrent dans un couloir vitré. Dehors, le Rhône gris. Camille sentit la panique douce de quelqu’un qui n’a jamais ouvert cette porte: pas l’adultère, pas un club — juste le désir d’un homme sans devoir promettre un couple.
Au stand d’accueil, une hôtesse tendit la main vers le badge d’Hervé encore accroché à Camille.
— On peut réimprimer si vous avez échangé par erreur.
Camille faillit accepter. Rendre le plastique, reprendre le flux, rentrer propre. Elle sourit.
— C’est géré. Merci.
Hervé, derrière elle, n’avait rien dit. Il attendit qu’elles s’éloignent.
— Tu pouvais t’en sortir là, murmura-t-il. — Je sais. J’ai choisi de pas m’en sortir tout de suite.
Près d’une plante verte trop arrosée, elle cessa de tourner autour.
— Je dois te dire un truc avant que ça parte en malentendu. Je ne fais pas ça. Les cafés qui glissent. Les chambres d’hôtel après un congrès. C’est… une première fois que j’envisage même le principe. Si tu cherches une femme qui sait déjà le script, je ne suis pas ton badge.
Hervé ne se précipita pas pour la rassurer. Il digéra.
— Moi je ne cherche pas une élève. Ni une conquête de vestiaire. Si on continue, c’est à ton rythme. Ce soir je rentre à mon Airbnb seul, sauf si tu proposes autre chose de clair. Et « autre chose » peut être juste un dîner où l’on se tutoie pour de bon — enfin, on le fait déjà.
— On se tutoie, oui. Et pas d’hôtel ce soir. Même si mon estomac dit le contraire.
— Noté. Pas d’hôtel. Main?
Elle regarda sa main tendue, la prit, serra, relâcha. Le contact resta là: choisi, borné. Quand il porta ses doigts un instant plus haut, vers le poignet, elle secoua la tête une fois, polie. Il s’arrêta net, sourit sans vexation.
Plus tard, pendant la dernière plénière qu’elle n’écoutait qu’à moitié, Camille glissa le badge Hervé dans la poche intérieure de sa veste, contre le carnet. À la sortie, il l’attendait sans bloquer le passage — assez d’espace pour qu’elle parte droit vers le tram.
— Je te rends ça demain, dit-elle en tapotant sa poche. Ou ce soir par message si je flippe.
— Tu peux flipper. Envoie juste stop et je n’insiste pas. Voici mon numéro. Pas mon LinkedIn.
Elle dicta le sien. Leurs téléphones vibrèrent d’un SMS test: badge reçu. Elle sourit malgré elle.
— Demain, reprit Hervé, j’ai une pause après 16 h. Il y a une terrasse côté fleuve, moche et bruyante. On peut s’y poser. Ou pas. Tu choisis demain, pas ce soir sous adrénaline de couloir.
— Demain, dit Camille. Si je viens, ce n’est pas une promesse de suite. Si je ne viens pas, garde mon badge en souvenir ridicule.
— Je préfère te le rendre en main propre.
Ils se séparèrent sous le auvent. La pluie fine collait aux badges des autres. Camille monta dans le tram T1, main dans la poche sur le rectangle plastique d’un homme qu’elle connaissait depuis trois heures, et se surprit à ne plus vouloir le rendre avant d’avoir dit à voix haute ce qu’elle voulait vraiment — même si ce n’était encore qu’un café de plus.
Fin de l’épisode 1 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 2 — La terrasse après le congrès.
Une première fois n’exige pas un scénario tout écrit. Plans et rencontres sans promesse.