🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

Le badge visiteur — épisode 2 : La terrasse après le congrès

À 15 h 52, Camille tenait encore le badge Hervé dans la poche intérieure de sa veste.

Camille, quarante ans, avait passé la matinée de congrès à faire semblant d’écouter une table ronde sur le turnover. Le plastique d’un autre prénom appuyait contre son carnet à chaque fois qu’elle croisait les bras. Elle aurait pu le déposer au stand d’accueil. Elle l’avait gardé. Le SMS de la veille — badge reçu — restait en haut de sa conversation, sans suite. Pas de tu viens? nocturne. Juste le silence qu’ils s’étaient promis: choisir le lendemain, pas sous l’adrénaline du couloir.

À 16 h 05, elle sortit côté fleuve.

La terrasse était exactement comme Hervé l’avait dit: moche, bruyante, parasols délavés, tables trop serrées, une enceinte qui crachait un tube d’été trop fort. Le Rhône clapotait gris. Hervé, cinquante-quatre ans, était déjà là, le badge Camille Renaud — visiteuse posé bien en évidence sur la nappe en papier, face à la chaise libre. Il ne s’était pas levé en conquérant. Il avait laissé l’allée libre vers la sortie.

— Tu es venue, dit-il.

— Je suis venue. Ce n’est pas une promesse de suite.

— Noté. Assieds-toi ou reste debout le temps de décider. Les deux me vont.

Elle s’assit. Le vent collait la nappe. Elle sortit son badge otage, le posa à côté du sien. Deux rectangles de plastique, lanières emmêlées un instant.

— On rend? demanda-t-elle.

— Si tu veux. Ou on boit d’abord et on rend après. Même règle qu’hier: stop à tout moment.

— D’abord. Puis on rend. Je ne veux plus porter ton métier sur mon cœur comme un secret de collégienne.

Il sourit, sans se moquer. Commanda deux citronnades quand le serveur passa — pas de vin, pas de rituel d’ivresse. Camille nota le choix. Elle parla de la session RH ratée; lui d’une question absurde en salle. Le bruit de la terrasse les forçait à se pencher, pas à se coller.

Une fois, son genou toucha le sien sous la table. Il le retira avant qu’elle n’ait à le faire. Elle le remit, volontairement, une seconde, puis l’écarta.

— Ça, dit-elle, c’est mon tempo. Petit. Visible.

— Reçu. Pas de main dans le dos pour guider vers un taxi.

— Surtout pas.

Ils échangèrent enfin les badges pour de bon. Camille enfila le sien; le plastique froid sur sa peau la ramena à elle. Hervé accrocha le conférencier sans théâtralité. Le geste ferma une boucle et en ouvrit une autre: ils n’avaient plus d’excuse plastique pour se revoir.

— Du coup, dit Camille, on n’a plus d’otage. Il reste quoi?

— Ce qu’on dit à voix haute. Rien d’autre.

Elle but une gorgée. L’acidité lui piqua la langue.

— Hier j’ai dit pas d’hôtel. Ça tient pour la nuit d’hier. Mais je ne veux pas non plus rentrer en tram en prétendant que le corps n’existe pas. Je veux essayer quelque chose avec toi. Sans script. Sans que tu me guides comme une stagiaire.

Hervé posa son verre.

— Alors je te propose un endroit où tu peux partir sans mon code, sans mon badge, sans mon regard dans le dos. Pas ma chambre d’Airbnb. Un hôtel neutre près de Perrache, entrée libre, porte que tu fermes toi-même. On y va seulement si tu le formules. Sinon on finit la citronnade et je te raccompagne au tram.

Camille sentit la peur et le désir se mélanger, familiers depuis la veille.

— Si j’y vais, ce n’est pas toute la nuit promise. C’est une heure, ou deux. Je peux dire stop au lit comme ici.

— Exactement. Et je peux le dire aussi. Première fois de mon côté pour une configuration aussi claire — pas la première fois au lit, la première fois sans jouer les mentors.

Elle le crut, parce qu’il n’en faisait pas un argument de séduction.

Sous la table, elle chercha sa main. Il la laissa venir, serra, demanda des yeux avant de caresser le pouce. Elle hocha. Le contact resta simple, chargé. Quand il se pencha pour un baiser, il s’arrêta à dix centimètres.

— Oui?

— Oui. Là. Pas plus loin que la bouche pour l’instant.

Le baiser goûta le citron et le soleil bas. Autour d’eux, des congressistes riaient trop fort; personne ne les regardait vraiment. Camille rompit la première, le front contre le sien une seconde.

— Je viens à Perrache. Pas dans la panique. Après que j’aie envoyé un message à une amie: adresse, heure, je te rappelle à 22 h. Si tu trouves ça froide, on arrête.

— Je trouve ça adulte. Envoie.

Elle tapa le message sous ses yeux, sans cacher l’écran. L’amie répondit un pouce. Camille rangea le téléphone.

— On y va. Si mon estomac se noue dans le hall, je fais demi-tour et tu ne me suis pas.

— Je ne te suis pas.

Ils laissèrent les verres à moitié pleins, badges officiels enfin sur les bons torses, et quittèrent la terrasse moche comme on quitte une salle de réunion: avec un compte rendu clair. Derrière eux, le Rhône continuait. Devant, la question n’était plus si elle oserait une première fois — c’était comment la garder quittable.

Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 3 — La chambre qu’on peut quitter.

Une terrasse n’est pas un contrat. Plans sans promesse.

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