Thomas ne franchit pas le rideau.
Devant le vestiaire, sous une lumière trop douce pour être innocente, il regarda le bracelet violet au poignet de Claire comme on regarde une phrase qu’on a laissée en suspens. Le sien, bleu, lui serrait un peu la peau. Derrière eux, l’accueil continuait d’expliquer les couleurs à un autre couple. Devant, des rires étouffés passaient par le rideau sans les forcer.
— Tu voulais vraiment qu’on ne fasse que regarder ? avait demandé Claire, deux minutes plus tôt.
La question tenait encore entre eux, intacte.
— Pourquoi le violet ? demanda Thomas. Pas pour me justifier. Pour comprendre ce que tu as pris à ta charge.
Claire, quarante et un ans, sentit la veste lui peser sur les épaules. Elle aurait pu répondre trop vite, pour le rassurer, pour finir la scène. Elle choisit la phrase exacte.
— Parce que le bleu, pour moi, ce soir, c’était encore une façon de te laisser porter le frein à ma place. Je veux pouvoir être curieuse sans te nommer mon frein officiel. Et je veux que tu puisses freiner sans devenir mon problème.
Thomas, quarante-trois ans, inspira par le nez. L’invitation pliée dans sa poche intérieure croisa un peu le tissu quand il bougea.
— Moi, le bleu, ce n’est pas « jamais ». C’est « pas par défaut ». J’ai peur qu’en mettant la même couleur que toi, je te vende une audace que je n’ai pas encore.
— Alors on n’est pas en désaccord, dit Claire. On est deux.
Elle montra les bracelets.
— On entre avec ça. On se donne un code. Et si le code sert, ce n’est pas un échec.
Ils s’écartèrent un peu du passage. Un homme en chemise claire les contourna en s’excusant. Claire baissa la voix.
— Deux pressions sur mon poignet, ou sur le tien. Pas un regard en coin. Pas un « tu vas bien ? » trop poli. Deux pressions: on pause. On va au bar, ou dehors. On ne discute pas la valeur du non devant un tiers.
— Et la réponse ? demanda Thomas.
— La réponse, c’est qu’on obéit au signal. Même si l’autre était en train de s’amuser. Surtout si l’autre était en train de s’amuser.
Il répéta le geste sur son propre poignet, deux fois, pour l’apprendre au corps.
— D’accord.
— Répète-moi les trois limites, dit Claire.
Il sourit, sans moquerie.
— Un verre. Pas de séparation longue sans bar. Stop égale départ, parking inclus.
— Parfait. On range les manteaux. Rien d’autre.
Au vestiaire, une jeune femme prit leur veste et la chemise-veste de Thomas, leur donna un numéro, ne posa aucune question intelligente. Claire garda sa robe noire, simple, et le violet bien visible. Thomas roula ses manches une fois, les déroula aussitôt, comme s’il refusait de jouer à l’aise trop tôt.
Le club n’avait rien d’un décor de film. Une salle longue, un bar en fond, de la musique assez basse pour parler, des canapés groupés, une mezzanine dont on devinait les lumières plus chaudes. Des corps, oui. Des regards, oui. Mais aussi des gens qui buvaient de l’eau, des couples qui riaient de trop près, une femme seule qui lisait le règlement affiché près des toilettes avec une concentration d’aéroport.
Claire prit le temps de regarder avant de commander. Elle nota une chose qui la calma plus que n’importe quel discours: personne ne semblait obligé d’être spectaculaire. Un homme riait trop fort, certes. Une femme ajustait son bracelet près du miroir. Deux personnes discutaient assises, vêtements encore complets, comme au début d’une soirée ordinaire qui aurait seulement changé de code.
— Ce n’est pas une scène, murmura-t-elle. C’est une pièce avec des règles.
— Ça m’aide, répondit Thomas.
Claire commanda deux verres, un seul alcool pour elle, une bière pour Thomas, conformément à la liste. Ils s’installèrent sur des tabourets d’angle, dos à un pilier, face à la salle. Observer, pour de vrai, demandait plus de courage que fantasmer. On voyait les hésitations. On voyait aussi les accords clairs, les mains qui attendaient, les têtes qui faisaient non avec le sourire.
Thomas suivit du regard un couple qui s’était écarté après un non poli. Personne n’avait insisté. Il but une gorgée, posa le verre bien au centre du sous-bock, comme s’il avait besoin d’un objet stable.
— Ça va ? demanda Thomas.
— Oui. Toi ?
— Oui. Étrange. Pas mauvais.
Une femme s’approcha au bout de dix minutes. La quarantaine large, cheveux attachés, bracelet violet aussi, attitude de quelqu’un qui a appris à ne pas deviner.
— Bonsoir. Premier passage ?
— Oui, dit Claire.
— Je m’appelle Noémie. Je vous embête deux minutes, pas plus. Vous, d’abord, demanda-t-elle à Claire. Qu’est-ce que vous faites ici ce soir ?
La question, posée à elle seule, fit un bien presque physique. Claire ne fut plus le porte-parole du couple.
— Je regarde. Je parle. Je ne touche pas. Et je veux que mon compagnon puisse dire la même chose, ou autre chose, sans que je traduise pour lui.
Noémie hocha la tête, puis se tourna vers Thomas.
— Et vous ?
Thomas posa son verre.
— Je regarde. Je suis curieux. Je ne sais pas encore si ma curiosité veut du contact. Si je dis non, ce n’est pas contre vous.
— C’est parfait, dit Noémie. Moi, je circulais pour voir si l’ambiance vous convenait. Pas de chasse. Vous voulez que je reste discuter, ou que je vous laisse votre coin ?
Claire sentit le regard de Thomas. Elle ne répondit pas à sa place. Elle attendit.
Thomas avança la main et fit, contre l’intérieur du poignet de Claire, deux pressions nettes.
Claire eut un battement de surprise, puis quelque chose de plus rare: du soulagement. Pas la déception théâtrale qu’elle avait redoutée. Une fierté sèche, presque tendre.
— On va faire une pause, dit-elle à Noémie. Merci d’avoir demandé séparément.
— Avec plaisir. Bonne soirée, vraiment.
Noémie s’éloigna sans froisser l’air. Thomas resta la main près du poignet de Claire, comme s’il s’excusait encore du geste.
— Ce n’était pas elle, dit-il. C’était le moment où j’ai senti que je pouvais dire oui pour avoir l’air d’aller bien. Je ne veux pas apprendre le club comme ça.
— Alors on a réussi quelque chose, répondit Claire. Tu as parlé. Je t’ai entendu.
Ils finirent leurs verres sans se presser. Claire regarda encore la mezzanine, une fois, assez pour garder l’image, pas assez pour se mentir. Thomas rangea le numéro du vestiaire.
— On peut rester une demi-heure de plus, proposa-t-il. Sans chercher personne. Juste pour ne pas partir en fuite.
— Oui. Une demi-heure. Et on repart avant que l’orgueil ne renégocie.
Ils firent le tour de la salle principale. Une fois, une main inconnue frôla l’épaule de Claire et se retira aussitôt devant son sourire poli de refus. Thomas lui prit les doigts, pas pour la marquer, pour marcher au même rythme. Près d’un canapé, un couple leur fit un signe vague. Claire répondit d’un signe vague. Rien ne s’ensuivit. C’était presque décevant. C’était surtout exact.
Au bas de la mezzanine, Claire s’arrêta. Elle aurait pu monter. L’escalier était libre. Elle sentit l’ancien réflexe: en profiter, prouver, ne pas rentrer « pour rien ». Puis elle regarda le bracelet de Thomas, et le sien, et se rappela qu’une soirée n’avait pas à justifier le trajet.
— Pas ce soir, dit-elle.
— D’accord, répondit-il, trop vite, puis plus vrai: merci.
Au bout de la demi-heure, ils récupérèrent leurs affaires. Dehors, l’air du parking sentait le bitume mouillé. Dans la voiture, Claire retira son bracelet et le posa dans le vide-poche. Thomas y ajouta le sien. Deux anneaux de plastique, absurdes et précieux.
— On n’a presque rien fait, dit-il.
— On a fait l’essentiel, répondit Claire. On a vu. On a freiné. On n’est redevables de personne.
Il tourna la clé, puis la retira, et la regarda dans la lumière blafarde du lampadaire.
— La prochaine fois, si prochaine fois il y a, je ne prendrai peut-être plus le bleu par défaut. Mais je le prendrai encore si mon corps le demande.
— Et moi, je ne prendrai le violet que si je peux encore entendre ton non sans le vivre comme une note.
Thomas rangea les deux bracelets dans la poche intérieure, avec l’invitation pliée.
— Pas comme un trophée, dit-il.
— Non, sourit Claire. Comme une preuve qu’on peut revenir sans dette.
La berline grise sortit du parking sans se presser. Derrière eux, le club continua sa soirée. Devant eux, la route de Nantes était banale, et c’était très bien ainsi.
Fin — fiction, réservée aux adultes.
Si ce qui t’a retenu, c’est moins la salle que le moment où une pause a été respectée sans drame, les rencontres libertines sérieuses ressemblent plus à ça qu’à un scénario à cocher. Voir les rencontres libertines.
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