Le presse-papiers était déjà ouvert sur le seuil.
Solène, vingt-huit ans, tenait encore les pans de son manteau. Devant elle, un stylo bic bleu, une feuille à spirale, une colonne de prénoms déjà griffonnés d’une écriture trop ronde. Derrière la porte entrouverte montait une basse sourde et l’odeur d’un vin rouge ouvert trop tôt. Hadrien, trente-six ans, tenait le carton d’une main et le sourire d’un co-organisateur de l’autre: pas collant, juste assez précis pour faire passer la règle.
— Prénom d’usage, dit-il. Celui que tu veux qu’on utilise ce soir. Pas besoin de nom de famille. Pas de photo.
Solène regarda la liste. Léa. Max. Camille. Léo. Des prénoms qui tenaient en quatre lettres et en une nuit. Elle avait déjà écrit Léa au crayon, plus bas, sur le rebord du carton, puis gratté le graphite d’un ongle. La trace restait grise, comme une hésitation mal effacée.
Trois détails la ramenaient au réel: le stylo un peu gras sous le pouce, l’étiquette de casier collante encore tiède qu’on lui avait tendue, et le savon d’atelier qui flottait dans le couloir du loft. Elle n’était pas venue pour une chasse. Elle était venue seule, première soirée libertine, avec une seule promesse à elle-même: ne pas laisser son courage dans la cage d’escalier.
— Si j’écris un faux, demanda-t-elle, je rentre comment, exactement? En tant que qui?
Hadrien haussa un sourcil, pas moqueur.
— En tant que la personne qui a choisi ce faux. Ça marche pour beaucoup. Discrétion, habitude, peur du voisin. Je ne juge pas.
— Moi si, dit-elle. Pas les autres. Moi.
Il pencha la tête. Derrière lui, quelqu’un riait trop fort d’une blague trop mince. Solène serra le stylo. Elle pensait à son studio de graphiste, aux briefs où elle signait toujours de son vrai nom, et à cette idée absurde qu’un prénom inventé la rendrait plus libre. Au contraire: ça ressemblait à laisser le courage dehors, plié avec le manteau.
— Je peux repartir, dit-elle. C’est clair?
— Dès que tu veux. Avant la liste, après, au milieu d’un verre. Personne ne te doit une scène.
Elle respira. L’air du palier sentait la pluie nantaise remontée par la cage. Elle n’avait pas bu. Elle n’avait pas l’intention de boire. Sa limite tenait en deux phrases, déjà répétées dans le tram: pas de photos; pas de sexe ce soir sans un oui dit à voix haute, le sien, pour une proposition précise.
Elle posa le stylo sur la ligne suivante.
— Solène, épela-t-elle en écrivant. Avec un accent. Comme ça.
Hadrien lut, une fois, sans théâtraliser.
— Solène. OK. Tu veux qu’on t’appelle autrement si quelqu’un demande?
— Non. Si je suis là, je suis là.
Il cocha une case sur le côté, lui donna le numéro de casier, et s’écarta pour la laisser entrer. Pas de main dans le dos. Pas de blague sur le courage. Juste l’espace.
Le loft s’ouvrait en L: un bar bas, des canapés bas, une lumière ambrée qui pardonnait les doutes. Personne ne se jeta sur elle. Un couple discutait près de la fenêtre, épaule contre épaule, sans se toucher autrement. Plus loin, un couloir menait aux chambres avec des rideaux, pas des portes. Solène rangea son manteau, garda le ticket, revint vers le bar avec l’étiquette collante encore collée au pouce.
Hadrien était déjà là, un verre d’eau pour lui, un autre posé à sa portée sans l’avoir forcée.
— Eau? proposa-t-il.
— Eau.
Elle but. Le froid lui fit du bien. Elle scruta la pièce comme on scrute une maquette: qui regarde, qui force, qui attend. Un homme croisa son regard, sourit, attendit. Elle secoua la tête une fois, nette. Il inclina le menton et continua. Hadrien ne commenta pas. Ça valait mieux qu’un compliment.
— Tu organises souvent? demanda-t-elle.
— De temps en temps. Ma partenaire est à Lyon ce week-end. On a des règles écrites, elle et moi. Ce soir, je tiens la liste et je rappelle les sorties. Rien de plus glorieux.
— Et mon prénom sur ta feuille, ça te pose un problème?
— Non. Ça m’arrange, même. Les faux, parfois, deviennent des costumes. Les costumes, parfois, exigent une performance. Toi, tu as l’air d’être entrée pour autre chose.
Solène posa le verre.
— Pour ne pas me diluer. Pas pour prouver que je suis « ouverte ». Ouverte à quoi, d’abord?
Hadrien sourit pour de vrai, cette fois.
— Exactement la bonne question.
Une femme s’approcha, la quarantaine calme, un top simple, aucun air de conquête. Elle s’adressa d’abord à Hadrien, puis à Solène.
— On se connaît pas. Je m’appelle Claire, ce soir aussi. On boit juste un verre au canapé, sans mains, si tu veux. Ou tu dis non et je disparais.
La proposition était claire. Solène sentit la tentation de dire oui par politesse, cette vieille habitude de ne pas gêner. Elle la repoussa.
— Non pour le canapé ce soir, dit-elle. Merci d’avoir demandé comme ça.
Claire hocha la tête, déjà à moitié tournée.
— Bonne soirée, Solène.
Elle était partie avant que le prénom ne pèse. Solène resta un instant surprise d’avoir été nommée juste, sans détour. Hadrien n’avait rien vendu d’elle. Il avait juste lu ce qu’elle avait écrit.
— Tu vois, murmura-t-il. Ça tient.
— Qu’est-ce qui tient?
— Ton non. Et ton nom.
Ils restèrent côte à côte sans se coller. La musique baissa d’un cran. Quelqu’un passa vers le couloir des chambres; quelqu’un d’autre revint en riant, cheveux un peu en désordre, main dans la main d’une autre main consentante. Solène observa sans coller son regard. Elle n’était ni choquée ni en feu. Elle était… présente. C’était déjà beaucoup.
Hadrien posa son verre vide.
— Je vais refaire un tour de seuil. Si tu veux partir, tu me fais signe. Ou tu pars sans signe. Les deux marchent.
— Attends.
Il attendit. Elle n’inventa pas un désir qu’elle n’avait pas. Elle nomma celui qu’elle avait.
— Je ne couche avec personne ce soir. Je regarde. Je parle si on me parle correctement. Et je veux que mon prénom reste le mien, même si ça me rend moins « mystérieuse ».
— Entendu, dit-il. Limite reçue. Elle ne se négocie pas dans une autre pièce.
— Toi, tu touches à la liste des autres?
— Jamais. Et personne ne photographie. Si tu vois un téléphone douteux, tu me cherches ou tu sors. Priorité à sortir.
Elle hocha la tête. Le choix coûtait peu aux yeux d’un club, beaucoup aux siens: elle ne pourrait plus prétendre qu’elle n’était « qu’une Léa de passage ». Solène était entrée. Solène pourrait sortir. Mais elle ne pourrait pas dire qu’elle n’avait pas osé signer.
Elle finit son eau. Sur le bar, une bague oubliée séchait près d’un dessous-de-verre. Elle n’y toucha pas. Elle glissa l’étiquette de casier dans la poche de sa jupe, sentit le plastique un peu collant, et sourit pour elle seule.
— Je reste une heure, dit-elle. Pas plus. Ensuite je repars avec mon manteau et mon prénom.
— Une heure, répéta Hadrien. Je ne te chronomètre pas. Je te crois.
Il regagna le seuil. Solène s’appuya au bar, regarda la pièce sans la conquérir, et laissa le mot Solène se poser quelque part entre sa poitrine et sa gorge, là où les faux prénoms n’ont pas d’adresse.
Plus tard, dans le tram de nuit, elle rouvrirait le fil de discussion avec une amie: je n’ai rien « fait ». J’ai écrit mon prénom. Ça comptait plus. Pour l’instant, sous la lumière ambrée du loft, elle n’avait qu’une image nette: le bic bleu, la ligne remplie, et la porte qui s’était ouverte sans lui demander de devenir une autre.
Fin — fiction, réservée aux adultes.
Si cette première soirée en solo, avec ses listes et ses seuils, te parle davantage qu’une performance, continue du côté réel des rencontres libertines : repères, limites, et façons d’entrer sans te devoir un rôle.