🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

Aucun plan ne survit au vestiaire — épisode 1 : La liste des non

Le carnet était trop petit pour autant de peurs.

Élise, trente-deux ans, le posa au milieu de la table de la cuisine, à côté du bol de clémentines et du téléphone encore allumé sur le message du club: Samedi. Vestiaire 21 h 30. Bracelets à l’entrée. Dehors, Bordeaux faisait un samedi tiède de début août. Dedans, l’air sentait le café froid et le fer à repasser.

Romain, trente-cinq ans, s’assit en face d’elle avec deux stylos, comme si l’enjeu était de ne pas se battre pour l’encre.

— On avait dit une liste de non, rappela Élise. Pas un roman. Pas un fantasme. Les non.

— Les non, répéta-t-il. Ceux qu’on peut tenir quand quelqu’un sent bon et que la musique est trop forte.

Elle écrivit d’abord ce qui ne coûtait presque rien:

  1. Pas plus d’un verre.
  2. Pas de séparation longue sans se retrouver au bar.
  3. Stop = on part, parking inclus, sans procès.

Romain lut à l’envers, hocha la tête, ajouta sa propre écriture plus serrée:

  1. Pas de photos.
  2. Pas de « on improvise » sur le parking pour sauver la face.

— Ça, dit Élise, c’est solide.

Elle fit tourner le stylo. La ligne suivante restait vide comme une dent manquante.

— Les baisers, dit-elle.

Romain posa les avant-bras sur la table.

— Avec d’autres.

— Oui.

Le frigo ronronna. Une scooter passa en bas. Six ans de couple leur avaient appris à reconnaître les silences utiles des silences qui pourrissent. Celui-là hésitait encore.

— Moi, dit Élise, je peux imaginer un baiser si tu es là, si je peux te regarder, si on a un signal. Pas plus ce soir. Mais un baiser, oui. Peut-être.

— Moi, répondit Romain, le baiser me fait déjà basculer. Pas parce que tu me dois la fidélité d’un contrat notarié. Parce que si je te vois embrasser quelqu’un et que mon corps dit non, je ne veux pas découvrir ça au milieu d’une pièce pleine d’étrangers.

Élise avala sa salive.

— Donc ton non, c’est pas de baiser du tout.

— Ce soir, oui. Regarder, parler, danser près, peut-être. Pas de bouche d’un autre sur toi. Ni sur moi.

Elle aurait pu plaquer ça en « tu me contrôles ». Elle le connaissait mieux. Ce n’était pas un collier: c’était une peur de se découvrir jaloux en public et de le faire payer plus tard.

Élise se leva, ouvrit le frigo, but une gorgée d’eau à même la bouteille, revint s’asseoir. Le froid lui remit un peu d’ordre dans la poitrine.

— Et si mon non à moi, c’est de porter seule l’audace du couple? demanda-t-elle. Si « on regarde seulement » devient encore moi qui avance et toi qui surveilles?

Romain baissa les yeux sur le carnet.

— Alors on l’écrit. « Personne ne porte l’audace à la place de l’autre. » Et on se donne le droit de partir avant le vestiaire.

Elle écrivit la phrase. La ligne des baisers restait un champ de bataille propre.

— Options, dit-elle. Un: on annule. Deux: on y va avec ton non sur les baisers, et je le tiens vraiment. Trois: on y va avec mon oui conditionnel, et tu prétends que ça va.

— Trois, c’est un mensonge.

— Oui.

— Un, c’est peut-être de la lâcheté.

— Ou de l’intelligence.

Romain se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, revint. Sa chemise sombre pour le soir était déjà sur le dossier de la chaise, comme un costume d’intention.

— Je veux y aller, dit-il. Pas pour te prouver que je suis moderne. Pour voir si on sait encore se choisir quand le décor change. Mais je ne veux pas découvrir mon non sur ta bouche à quelqu’un d’autre.

Élise posa le stylo.

— Alors on écrit: pas de baiser avec autrui ce soir. Point. Et on ajoute: si l’un des deux sent que la règle est un costume, on se le dit au bar avant d’aller plus loin dans la salle.

— Et toi? Tu vas regretter la règle avant même d’arriver?

— Peut-être. Je préfère regretter une règle tenue qu’un oui menti.

Elle écrivit:

  1. Pas de baiser avec une autre personne ce soir.
  2. Si la règle devient un costume: on se le dit au bar, à voix basse, avant toute autre décision.

Romain prit le stylo et signa sous la liste, absurde et nécessaire. Élise signa à côté. Leurs prénoms se touchaient presque.

— On peut encore annuler, dit-il.

— Je sais. Est-ce que tu l’annules?

— Non. Toi?

— Non.

Elle plia le carnet, le glissa dans son sac, sous le rouge à lèvres et les clés. En se relevant, elle sentit le poids petit et disproportionné du papier.

Dans la chambre, elle enfila la robe noire simple, celle qui permettait encore de marcher vite jusqu’à une sortie. Romain boutonna sa chemise devant le miroir, rata un bouton, recommença. Élise s’approcha et le corrigea sans commentaire. Ses doigts frôlèrent sa gorge. Il attrapa doucement son poignet.

— Si au vestiaire tu changes d’avis, dit-il, tu le dis. Même si on a payé. Même si je souris comme un idiot.

— Pareil. Et si tu changes d’avis, tu ne me fais pas le numéro du type qui « gâche rien » en se taisant.

— Promis.

Ils s’embrassèrent dans l’entrée, un baiser de couple qui part en soirée, pas encore un baiser de frontière. En bas, le parking sentait le bitume chaud. Dans la voiture, le carnet dépassait du sac d’Élise comme une langue.

À un feu rouge, Romain demanda:

— On relit la liste une dernière fois?

— Non, dit Élise. Si on la relit, on va la renégocier par peur. On l’a signée.

Elle montra le sac.

— Par contre, je sais déjà quelle ligne est un vrai non pour toi et un compromis pour moi. Je ne vais pas faire semblant que c’est la même chose. Je vais la tenir. Et dimanche, si on en sort vivants, on en reparle sans club autour.

Romain serra le volant.

— Dimanche sans mensonge, alors.

— Dimanche sans mensonge.

Le feu passa au vert. Ils roulèrent vers le club, la liste dans le sac, le désir intact, et déjà une fissure honnête quelque part entre la ligne six et leur orgueil. Élise regarda le tableau de bord, puis le profil de Romain, et se promit une seule chose: au vestiaire, elle ne transformerait pas sa déception en performance. Ni sa curiosité en dette.

Devant le bâtiment anodin en zone d’activité, une file courte avançait. Romain coupa le moteur. Aucun des deux ne bougea tout de suite. — Dernière chance d’annuler, dit-il.

Élise posa la main sur le sac, sentit le carton du carnet. — On n’annule pas. On entre avec nos non. On verra ce qui survit au vestiaire.

Elle ouvrit la portière. L’air du soir lui colla la robe aux cuisses. Romain la rejoignit, lui tendit la main. Elle la prit. Ensemble, ils marchèrent vers la lumière du hall, où quelqu’un, déjà, tendait un plateau de bracelets comme on tend des choix trop simples.

Fin de l’épisode 1 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 2 — Celle qui demande deux fois.

Si tu retiens une chose: une liste de non n’est utile que si personne n’y ment pour sauver la soirée. Rencontres libertines.

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