🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

Aucun plan ne survit au vestiaire — épisode 2 : Celle qui demande deux fois

Le carnet ne passa pas le vestiaire.

Élise, trente-deux ans, le sentit dans son sac quand elle tendit la veste, puis le retira et le glissa contre sa hanche, sous le tissu de la robe, absurde et rassurant. Romain, trente-cinq ans, prit deux bracelets bleus sans théâtraliser. Regarder, parler, danser près. La ligne six restait pliée dans le papier: pas de baiser avec autrui ce soir.

— On est encore d’accord? demanda-t-il tout bas, avant le rideau.

— On est d’accord, dit Élise. Si ça devient un costume, bar d’abord.

La salle n’avait rien d’un film. Bois clair, musique assez basse pour parler, corps habillés et demi-habillés, rires trop forts près d’un canapé. Élise commanda un verre unique, Romain une bière. Ils s’installèrent au bar d’angle, dos au pilier, face à la pièce, comme des gens qui apprennent une langue en écoutant.

Pendant vingt minutes, ils ne firent que ça: regarder. Une main refusée avec le sourire. Un couple qui négociait à voix basse. Un homme seul trop pressé qu’on éloigna sans drame. Romain desserra les épaules d’un cran. Élise sentit son propre désir s’éveiller sans panique, ce qui la soulagea presque autant qu’un contact.

Elle repéra aussi ce qui l’attirait: une nuque, un rire, une façon de demander. Chaque fois, la ligne six repassait comme un garde-fou, pas comme une humiliation. La distinction comptait. Puis une femme s’approcha.

La quarantaine souple, bracelet violet, cheveux relevés, regard qui demandait avant d’inventer. Elle s’adressa d’abord à eux deux, puis à Élise.

— Bonsoir. Je m’appelle Noémie. Vous êtes ouverts à un baiser, toi, si ton compagnon reste là et regarde? Rien d’autre. Et non est une réponse complète.

Élise sentit le carnet contre sa hanche comme une brûlure utile. Elle regarda Romain. Il ne parla pas à sa place. Son visage fit le travail exact d’un homme qui se souvient d’une signature.

— Non, dit Élise. Merci d’avoir demandé. Ce soir, pas de baiser avec une autre personne. On regarde. On parle. C’est tout.

Noémie hocha la tête, déjà prête à partir.

— Compris. Bonne soirée vraiment.

Elle fit un pas. Puis se retourna, non agressive, juste précise, celle qui vérifie si le non était de la politesse.

— Juste pour être sûre: c’est non pour ce soir, ou non pour moi?

La deuxième demande tomba plus fort que la première. Romain ne bougea pas. Élise comprit que la soirée entière tenait dans sa capacité à ne pas adoucir, à ne pas dire « peut-être plus tard » pour rester aimable.

— C’est non pour ce soir, répéta-t-elle. Pour tout le monde. Pas contre toi. Contre une règle qu’on a choisie avant d’entrer. Merci d’avoir redemandé plutôt que d’insister autrement.

Cette fois, Noémie sourit pour de vrai.

— Les règles claires, c’est rare. Amusez-vous dans votre cadre.

Elle s’éloigna sans froisser l’air. Élise reprit son verre. Ses doigts tremblaient d’un millimètre. Romain posa sa main à côté de la sienne, sans l’enfermer.

— Ça va? demanda-t-il.

— Oui. J’ai détesté dire non. Et j’ai adoré savoir le dire.

— Moi j’ai eu peur que tu dises oui pour me prouver quelque chose. Ou non pour me punir.

— J’ai dit non pour la liste. Dimanche, on verra si la liste était juste ou seulement prudente.

Une autre personne sourit de loin; ils sourirent sans inviter. — On peut danser près du bord? demanda-t-il. Sans s’éloigner du point de rendez-vous.

— Oui.

Sur la piste, leurs corps se parlèrent comme à la maison, puis un peu autrement, avec le regard public qui ajoute du sel sans autoriser le vol. La main de Romain resta à sa taille, demandant à chaque changement de rythme. Élise dit oui en se rapprochant, non en écartant une main trop basse d’elle-même, sourire compris.

Un homme s’approcha de Romain, proposa un contact simple. Romain dit non, poli, net. Élise sentit une pointe bizarre: pas de la jalousie, de la fierté. Ils revenaient au pilier quand Noémie repassa, leur fit un signe amical, sans deuxième chance déguisée.

— On peut rester, dit Romain. Ou sortir sur une victoire propre.

— On reste une demi-heure. Sans chercher. Si mon corps redemande un baiser qui n’est pas le tien, je te le dis ici, pas avec ma langue sur quelqu’un.

— Marché.

Élise but de l’eau. Romain raconta une blague de bureau nulle. Ils rirent trop près. Une fois, elle l’embrassa lui, longuement, comme pour rappeler à la salle et à elle-même où était sa bouche ce soir. Il répondit avec une reconnaissance qui n’avait rien d’une possession.

Au vestiaire, en récupérant la veste, Élise toucha encore le carnet.

— La liste a survécu, dit-elle.

— Une partie, corrigea Romain. La ligne six a survécu. Nous, on verra dimanche si on lui doit encore quelque chose.

Dehors, l’air de la zone d’activité sentait le chaud qui retombe. Dans la voiture, avant de démarrer, Élise sortit le carnet, l’ouvrit à la page signée, et barra d’un trait léger le mot « ce soir » après la ligne des baisers, sans l’effacer.

— Qu’est-ce que tu fais? demanda Romain.

— Je note que la règle a tenu une nuit. Pas qu’elle est une religion. Dimanche, on décide si on la garde, si on l’assouplit, ou si on arrête les clubs. Sans mensonge.

— Dimanche sans mensonge, répéta-t-il. Toi d’abord. Même si ta vérité me fait mal.

— Toi aussi. Même si la tienne me frustre.

Il démarra. Derrière eux, le club continua sans eux. Sur les genoux d’Élise, le carnet restait ouvert, la ligne six intacte, le « ce soir » déjà un peu moins absolu. Elle n’eut pas honte d’avoir désiré autre chose que la règle. Elle eut seulement hâte d’être dimanche pour choisir hors du bruit d’une piste. Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 3 — Le retour au bar.

Épisode 1.

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