🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

Le livre rendu avec un mot

Le roman n’aurait pas dû revenir avec un mot collé dedans.

Sophie, quarante-sept ans, tenait le volume encore tiède du tampon de retour. Mardi, dix-sept heures quarante, médiathèque de quartier à Nantes: parapluies qui gouttaient près du portique, odeur de laine mouillée, lumière un peu jaune sur les romans français. À l’intérieur de la couverture, un post-it jaune. Un seul mot, stylo noir, écriture nette:

Toi.

Pas un titre. Pas une cote. Pas un « merci pour le conseil ». Juste ça. Collé dans un polar scandinave qu’elle n’avait pas recommandé — et qui n’était pas le roman que Christine, cinquante et un ans, était censée rendre ce jour-là. Sophie le savait: la veille, elle avait prolongé pour Christine un tout autre livre, une autofiction française à la couverture mate. Celui-ci appartenait à la pile des retours anonymes du matin.

Elle pouvait jeter le post-it, reclasser le polar, et faire comme si le mot était une blague d’adolescente oubliée entre deux pages. Utile. Propre. Un mensonge de service: ce n’est pas mon problème. Elle pouvait aussi garder le bout de papier, attendre, et risquer de coller un désir inventé sur une lectrice qui n’avait peut-être rien demandé.

Sophie glissa le post-it dans la poche de sa chemise, sous le badge. Pas dans le tiroir. Pas à la poubelle. Dans la poche, où ça brûlait un peu.

Elle rangea le polar. Le reste du service passa en pilote automatique: cartes, amendes symboliques, un ado qui cherchait des partitions. Vers dix-huit heures dix, Christine entra avec un livre sous le bras et l’air de quelqu’un qui a déjà répété ses excuses dans le tram.

— Je me suis trompée de pile, dit-elle sans passer par le bonjour. J’ai rendu le polar de ma voisine. Le vôtre — le mien, celui que vous m’aviez prolongé — est là.

Elle posa l’autofiction sur le bureau. Sophie reconnut la couverture mate. Christine avait les cheveux encore humides, un manteau trop léger pour octobre, les doigts tachés d’encre de feutre: graphiste, se dit Sophie, comme chaque fois, et s’en voulut de classer la femme avant de l’écouter.

— Bonjour quand même, dit Sophie. On va annuler le retour du polar et enregistrer celui-ci. Rien de grave.

— Si. Il y avait un mot. Dans le mauvais.

Le silence entre elles fut net. Derrière Christine, une mère cherchait des albums. Sophie baissa la voix.

— Un post-it. Toi.

Christine ne nia pas. Elle ne sourit pas non plus en conquérante. Elle posa les deux mains à plat sur le bord du bureau, comme pour prouver qu’elle ne volerait rien d’autre.

— C’était pour vous. Pas pour la voisine. Pas pour le polar. J’ai empilé de travers en partant ce matin. Idiot. Et maintenant vous avez un mot sans contexte, ce qui est pire qu’un mot clair.

Sophie sentit la poche de sa chemise. Le papier était encore là.

— Je peux le lire de trois façons, dit-elle. Blague. Erreur. Proposition. Je refuse de choisir à votre place.

— Ce n’est pas une blague. Ce n’est pas non plus « je sais déjà ce que vous êtes et ce que vous voulez ». C’est: je vous regarde depuis des mois recommander des livres comme si vous teniez une conversation privée en public, et j’aimerais vérifier si je me raconte un film. Sans vous coller un rôle.

La mère aux albums s’approcha. Sophie enregistra le bon retour, rendit la carte, montra l’écran d’ordinaire. Quand elles se retrouvèrent seules une minute, elle sortit le post-it, le posa entre elles face écrite vers le haut.

— Moi, au bureau, je ne drague pas. Règle. Pas parce que c’est sale: parce que les gens n’ont pas à négocier un non sous le regard d’une file. Si ce toi est une question, on la pose ailleurs. Si c’est une déclaration qui attend que je devine la suite, je jette le papier et on reste lectrice et bibliothécaire.

Christine hocha la tête tout de suite. Trop vite pour le soulagement, juste assez pour le respect.

— Ailleurs. Café d’en face, celui du tram. Dix minutes. Vous pouvez dire non ici, maintenant, et je reprends mon livre sans rancune de vestiaire.

Sophie regarda l’horloge. Dix-huit heures vingt. Sa collègue reprenait le bureau à dix-huit heures trente. Elle pouvait inventer un inventaire. Elle pouvait aussi laisser le mot mourir dans sa poche.

— Dix minutes, dit-elle. Pas un interrogatoire. Et si je dis stop, on s’arrête sans que vous me deviez une explication plus longue que le post-it.

— Marché.

Le café sentait le toast froid et le lait mousseux. Vitre embuée, tram qui passait toutes les huit minutes, table trop petite près du radiateur. Christine commanda un allongé, Sophie un thé trop fort. Elles gardèrent leurs manteaux: personne ne s’installait pour la nuit.

— Je recommence proprement, dit Christine. Sophie. Quarante… non. Je ne devine pas votre âge, ce n’est pas un jeu. Moi, cinquante et un ans. Graphiste. Je viens ici parce que j’aime lire et parce que votre façon de dire « celui-là est dur, celui-là console sans mentir » m’a collé plus d’une fois. Le mot, c’était maladroit. Ce que je voulais dire: j’aimerais vous connaître hors du bureau, sans présumer que vous désirez les femmes, ni que vous êtes libre, ni que vous me devez un sourire.

Sophie posa le post-it sur la table, aplatit un coin qui se relevait.

— Quarante-sept. Et oui, je désire les femmes. Ça, vous n’aviez pas à l’inventer: je peux le dire. Libre: oui, en ce moment. Intéressée par un film où je deviens la bibliothécaire du fantasme: non. Intéressée par une femme qui assume un mot et accepte qu’on le traduise: possible.

Christine relâcha les épaules. Pas un triomphe. Une place qui se libère.

— Alors on traduit. Toi, pour moi, voulait dire: pas une lectrice interchangeable. Vous. Café, marche, dîner simple. Pas de nuit présumée. Pas de « on verra bien » qui sert à éviter le non. Et si c’est non pour le désir, on peut encore se dire bonjour à la médiathèque sans théâtre.

Sophie but une gorgée de thé. Trop tannique. Exact.

— Première friction, dit-elle en souriant à moitié. J’ai failli croire que vous testiez mon professionnalisme. Ou que vous me mettiez dans une case avant même mon prénom. J’ai horreur qu’on me lise à ma place.

— Compris. Je ne lirai pas à votre place. Je demanderai.

Sous la table, le genou de Christine frôla le sien par accident de chaise trop proche. Elle recula d’un cran, chercha le regard de Sophie, pas la permission d’insister: la confirmation que le contact n’était pas une stratégie.

— C’était la table, dit Christine. — Je sais. Si un jour ce n’est plus la table, tu le dis. Moi aussi.

Le tutoiement arriva là, sans cérémonie, comme un cran de ceinture. Sophie le laissa tenir.

— Petit test, reprit-elle. Mardi prochain, même heure, ce café. Pas la médiathèque. On parle d’autre chose que des cotes. Si l’une de nous annule, on annule sans dossier. Si on vient, on vient pour vérifier, pas pour collectionner une preuve.

— Mardi. Ici. Et ce soir?

— Ce soir je rentre. Je ne te suis pas chez toi. Tu ne me suis pas chez moi. On a déjà un mot et une date: c’est assez pour ne pas mentir, pas assez pour brûler ce qui pourrait tenir.

Christine sourit enfin, petit, vrai. Elle reprit le post-it, le plia en deux, le glissa dans la poche intérieure de son manteau.

— Je le garde. Pas comme un trophée. Comme un rappel que la prochaine phrase devra être plus longue qu’un seul mot.

— Et plus claire, dit Sophie.

Elles payèrent séparément, détail ridicule et juste. Dehors, la pluie avait cessé. Le tram approchait, phares dans l’eau des caniveaux. Christine montra la direction opposée à la médiathèque.

— Je rentre par les quais. Bonne fin de service, si tu y retournes.

— Ma collègue a pris le relais. Moi aussi je rentre.

Elles restèrent une seconde de trop sur le trottoir. Christine leva la main, hésita à hauteur d’épaule, pas de joue.

— Est-ce que je peux seulement… te toucher l’avant-bras? Pas plus. Et tu dis non si c’est non.

Sophie tendit l’avant-bras, manteau relevé sur le poignet. La paume de Christine fut chaude, brève, sans caresse démonstrative. Un contact qui demandait et qui s’arrêtait. Sophie couvrit un instant ces doigts des siens, serra, relâcha.

— Mardi, dit-elle. — Mardi. Et si d’ici là tu changes d’avis sur le toi, tu m’écris via le formulaire de contact de mon site — le lien est sur ma carte de lectrice, section notes. Ou tu me le dis au bureau en mode professionnelle, et j’entends le non sans débat.

Sophie rit, surprise par le filet de sécurité.

— Tu as prévu la sortie de secours. — J’ai cinquante et un ans. J’ai assez donné dans les portes sans poignée.

Elles se séparèrent avant que le tram n’ouvre ses portes sur d’autres vies. Sophie rentra à pied, la poche de chemise vide, la place du post-it encore chaude par habitude. Chez elle, elle posa ses clés, ouvrit la fenêtre sur la cour intérieure, et se vit autrement: plus comme la gardienne neutre des romans des autres, davantage comme une femme capable de garder un mot le temps de le rendre exact.

L’image résiduelle n’était pas un baiser volé entre deux rayons. C’était un polar rendu par erreur, un thé trop fort, et une date posée sans que personne n’ait eu à deviner l’orientation, la disponibilité, ni la suite au lit.

La question centrale avait sa réponse provisoire: oui, on peut transformer un livre rendu avec un mot en choix explicite, à condition de quitter le bureau, de nommer le désir sans coller les rôles, et d’accepter que mardi puisse encore être un non.

Fin — fiction, réservée aux adultes.

Suite possible: aucune (standalone).

Si tu veux des rencontres d’adultes sans te faire assigner un rôle avant d’avoir parlé: quel site choisir.

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