La marée basse n’attendait pas qu’elles aient fini de se mentir poliment.
Camille, vingt-neuf ans, trouva Inès déjà debout dans la cuisine, pull d’hier, cheveux encore aplatis d’un côté. L’heure affiché sur le téléphone collé au frigo: 9 h 41. Dehors, la bande de mer avait reculé; le gravier brillait, et l’odeur d’algue montait jusqu’à la porte entrebâillée.
— Café d’abord, dit Inès. Comme promis. Ensuite le sable. Ensuite ce qu’on n’a pas fait sous le drap. — Dans cet ordre, confirma Camille. Et si l’une de nous a mal dormi d’avoir trop désiré, elle le dit avant la première gorgée.
Inès poussa une tasse vers elle.
— J’ai mal dormi. Pas de regret. Juste le corps qui a compté les centimètres entre les chambres. — Pareil. Et je n’ai pas frappé à ta porte. Ça compte aussi. — Ça compte énormément.
Elles burent debout, épaules proches sans se coller. Le cidre de la veille restait au frigo, non ouvert: trop tôt, trop symbole. Camille lava les tasses. Inès rangea les clés de l’agence dans la poche intérieure de sa doudoune, pas dans le bol du couloir.
— Tu prends ça comme un plan de fuite? demanda Camille, mi-sourire. — Je prends ça comme le droit de partir sans chercher. Marée basse, puis on voit. L’ami arrive vers midi. On n’est pas obligées d’être encore là pour lui faire le spectacle des deux lits bien sages.
Camille nota la phrase. Elle ne la commenta pas encore.
Sur le chemin de la digue, le vent avait changé: moins de pluie, plus de sel. Des flaques immenses mirent le ciel en morceaux. Des enfants plus loin lançaient des cailloux; un homme ramassait des coques avec un seau orange. Camille garda les mains dans ses poches jusqu’à ce qu’Inès lui tende la sienne, paume ouverte, sans tirer.
— Oui ou non, dit Inès. Main dans la main jusqu’aux rochers. Pas un couple affiché pour la galerie. Juste pour ne pas se perdre dans le vent. — Oui.
Leurs doigts s’emboîtèrent. La peau d’Inès était froide; celle de Camille se réchauffa trop vite. Elles descendirent vers le sable encore sombre, là où la mer avait laissé des crêtes d’écume sèche et des cordes d’algues.
— Objectif immédiat, dit Camille pour se donner un cadre. Marcher jusqu’à la pointe. Parler vrai. Ne pas transformer le paysage en excuse pour éviter le sujet. — Le sujet étant? — Ce qu’on fait de nos bouches maintenant que le jour est levé. Et de nos mains. Et de l’après-midi.
Inès s’arrêta près d’un rocher plat, abri médiocre contre le vent.
— Moi j’ai une mauvaise interprétation prête, avoua-t-elle. Celle où tu as embrassé pour être gentille, et où ce matin tu veux juste une jolie photo mentale avant de me redéposer comme un colis. — Fausse. Et un peu insultante. — Je préfère l’entendre fausse que la ruminer vraie.
Camille se plaça face à elle, assez près pour couper le vent, assez loin pour qu’Inès puisse reculer d’un pas sans se coincer contre la pierre.
— Proposition compréhensible, dit-elle. Je veux t’embrasser ici. Debout. Habillées. Si tu dis stop, je m’arrête et on continue la marche comme deux idiotes heureuses d’avoir essayé. Si tu dis oui, je ne glisse pas sous ton pull sans te le demander ensuite. — Oui. Embrasse-moi. Et garde le droit de t’arrêter si toi tu flanches.
Le baiser goûta le café et le sel. Plus sûr que la veille, moins prudent, encore révocable: Inès posa sa main ouverte contre la poitrine de Camille, par-dessus le tissu, non pas pour forcer, pour sentir le rythme. Camille sourit contre sa bouche.
— Encore, murmura Inès. — Encore.
Elles s’embrassèrent plus longtemps. Un chien aboie au loin; elles se séparèrent d’un demi-souffle, rirent, reprirent. Quand la main d’Inès demanda le bas du pull de Camille, les doigts arrêtés au bord du tissu, Camille hocha la tête avant de parler, puis parla quand même.
— Sous le pull, oui. Sur la peau du dos. Pas plus bas sans mots. Ici on est visibles dès qu’on se redresse. — Compris. Toi aussi tu peux.
La paume d’Inès trouva le creux des reins de Camille, chaude contre le froid du matin. Camille frissonna, non de refus: de trop de vrai. Elle glissa sa propre main sous le pull d’Inès, le long des côtes, s’arrêta sous l’omoplate. Le désir était net; le cadre aussi. Personne ne jouait à deviner.
— Limite, dit Inès contre sa tempe. Pas de sexe complet sur la plage. Pas parce que je n’en ai pas envie. Parce que je refuse que notre premier vrai oui soit un truc qu’on surveille du coin de l’œil. — Limite acceptée. Et la mienne: ne me demande pas de faire semblant que c’est « juste un week-end » si ça ne l’est déjà plus pour toi.
Inès retira un peu le visage, assez pour la regarder.
— Ce n’est déjà plus juste un week-end pour moi. Depuis le thermos sur le capot, si je suis honnête. J’ai eu peur de le dire avant la marée, comme si l’eau basse allait me donner raison à ma place. — Elle ne donne raison à personne. Elle montre le fond, c’est tout.
Elles restèrent collées encore une minute, mains sous les pulls, fronts joints. Puis Camille retira ses doigts la première, lentement, pour que le retrait ne ressemble pas à une punition. Inès imita le geste, rajusta le tissu, reprit la main de Camille à l’air libre.
— Petit test, dit Camille en reprenant la marche vers la pointe. Si je te propose de ne pas attendre midi, de laisser les clés dans la boîte de l’agence, et de repartir par la côte toutes les deux avant que ton ami transforme la maison en décor social: tu dis quoi? — Je dis que j’y ai pensé à 7 h du matin, seule dans mon lit. Et que je ne l’ai pas écrit parce que je ne voulais pas décider pour deux.
Camille sentit le sol plus ferme sous la semelle, sable compacté par la nuit.
— Alors on décide à deux. Moi je veux partir avec toi. Pas fuir. Continuer. Sur la route, sans public, sans deux chambres pour nous rassurer. — Coût pour moi, dit Inès. Si on part, je dois lui écrire maintenant. Il va comprendre qu’il s’est passé quelque chose. Je ne raconterai pas nos lits. Je raconterai qu’on a avancé le retour. Il pourra se vexer. — Et le coût pour moi: te garder à côté de moi dans la voiture sans filet des deux matelas. Si on se trompe, on le saura sans décor.
Inès sortit son téléphone, s’abrita un peu du vent contre l’épaule de Camille, tapa court. Elle montra l’écran avant d’envoyer:
On libère la maison ce matin. Clés boîte agence. Désolées pour le déj. On se doit un café un autre jour.
— Oui, dit Camille. — Envoi.
Le message partit. Inès rangea le téléphone comme on range une allumette après usage.
— C’est fait. Irréversible côté agenda. Reste le reste. — Le reste, on le charge dans le coffre. Ensuite la côte.
Elles revinrent plus vite qu’à l’aller, mains encore jointes par intermittence, lâchées quand le chemin se rétrécissait. Dans la maison, l’odeur de lessive semblait déjà appartenir à quelqu’un d’autre. Camille plia son pull de la veille; Inès vida le frigo du beurre et des œufs dans un sac, par honnêteté plus que par faim. Les deux lits restèrent défaits: pas en déclaration, en vérité. Camille tira les draps au carré par réflexe d’architecte, puis s’arrêta.
— On peut laisser un peu de désordre, dit Inès. On n’a rien à prouver au prochain locataire. — Juste à nous.
Sur le gravier, sacs dans le coffre, Camille tendit les clés de voiture puis les reprit.
— Je conduis jusqu’à la première aire. Ensuite tu peux si tu veux. Je ne te mets pas en passagère permanente. — Bien. Et une règle pour la route: si l’une de nous veut parler désir, elle le dit. Si elle veut du silence, elle le dit aussi. Pas de lecture de nuage. — Marché numéro je-ne-compte-plus.
Camille démarra. La maison aux volets bleus recula dans le rétroviseur, puis disparut derrière un talus. La mer, à leur gauche, recommençait déjà sa lente remontée: ce qu’elles avaient vu à découvert se recouvrait sans demander leur avis.
Sur la départementale, Inès baissa la vitre d’un cran, puis la remonta.
— Camille. — Oui. — Tout à l’heure, sous le pull, j’ai failli demander plus. J’ai choisi de ne pas le faire sur le sable. Dans la voiture, ce n’est pas le moment non plus. Mais à Rennes, ou à la première chambre qu’on choisira pour de vrai, sans ami dans l’équation: je voudrai une proposition claire. Pas un silence dans un encadrement. — Tu l’auras. Claire. Et tu pourras dire non. — Je pourrai. La question, c’est plutôt: est-ce que toi, sur le trajet, tu vas oser me dire ce que tu veux au-delà d’une nuit mieux rangée?
Camille garda les yeux sur la route. Le clignotant d’un camping-car devant elles clignota trop longtemps. Elle dépassa, reprit sa voie, sentit le goût du sel encore sur sa lèvre inférieure.
— Je veux plus qu’un covoit réussi, dit-elle enfin. Je ne sais pas encore le nom exact. Je sais que te redéposer comme si de rien n’était me rendrait menteuse. — Alors ne me redépose pas comme si de rien n’était.
Inès posa deux doigts sur le poignet de Camille, le temps d’un feu orange devenu rouge. Elle retira la main avant que ce soit une promesse trop lourde pour un stop.
Devant elles, la côte serpentait, mouillée, banale, décisive. Derrière, la marée remontait sur leurs empreintes. Entre les deux, il restait une heure et demie de route, un message déjà lu quelque part par un ami vexé ou soulagé, et une question que ni le sable ni les deux lits n’avaient tranchée jusqu’au bout: non pas s’il y avait du désir — il y en avait —, mais ce qu’elles oseraient en faire une fois la mer redevenue haute et la ville trop proche.
Fin de l’épisode 3 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 4 — Le retour par la côte.
Si ce qui t’a tenue, c’est le droit de partir ensemble sans transformer le désir en dette, clarifie d’abord ce que tu cherches. Quel site choisir.