🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

Pas dans le groupe — épisode 4 : La photo de groupe manquante

Le banc près du canal était encore humide de la nuit.

Laurent, quarante-sept ans, arriva à 12 h 27 avec deux cafés en carton. Le vent collait l’odeur de l’eau au pull. Vincent arriva à 12 h 29, casque sous le bras, même pull trop grand qu’au resto. Ils s’assirent sans se coller d’abord. Le téléphone de Laurent montrait encore le groupe WhatsApp: la règle de Marc en gras, une photo de dessert d’hier, trois pouces.

— Tu as changé d’avis? demanda Laurent. — Non. Toi? — Non. J’ai écrit le texte dans le métro. Je voulais juste le lire avec toi avant d’envoyer.

Il tendit l’écran. Le brouillon tenait en six lignes:

Salut à tous. Je sors du groupe. Pas de drame, pas de noms à charger. Le cadre de Marc est clair et je le respecte en partant proprement. Merci pour les mardis. Laurent.

Vincent lut deux fois.

— Ajoute que ce n’est pas une plainte. Sinon Marc se mettra en défense. — Déjà dans « pas de drame ». — Encore plus sec alors. Comme un ticket de sortie, pas une lettre d’amour.

Laurent effaça une demi-phrase trop douce. Vincent dicta le sien, presque jumeau, signé de son prénom. Ils n’envoyèrent pas encore.

— Si tu restes une seconde après moi dans le fil, dit Laurent, ça va ressembler à un jugement. — On envoie à la même seconde. Sur trois. Un… deux…

Les deux bulles partirent. Le groupe mit une seconde à les digérer. Puis les coches bleues. Puis le silence — le vrai, pas celui des gens qui tapent.

Laurent rangea le téléphone face contre la cuisse.

— C’est fait. — C’est fait.

Ils burent le café tiède. Un joggeur passa. Un pigeon négocia une miette. Vincent posa enfin sa main à côté de celle de Laurent sur le bois du banc, paume ouverte, invitation. Laurent la prit. Pas de discours.

— Ce soir chez moi? demanda Vincent. Pas pour fêter une victoire. Pour que ce ne soit plus un secret de couloir. — Oui. Et si c’est trop vite, on regarde un film comme des lâches assumés. — Marché.

Ils restèrent vingt minutes de plus, sans rouvrir le groupe. Laurent imagina Marc lire les deux messages d’affilée, compter déjà les places du mardi. La peur d’être vu trop tôt n’avait pas disparu; elle avait juste changé de forme: plus la table de huit, juste un homme à côté de lui qui savait son prénom sans le coller en gras.

Le mardi suivant, 18 h 50, Laurent rentra plus tôt que d’habitude. Pas de brasserie République. Pas de nappe papier. Chez lui, lumières basses, il avait sorti deux verres et oublié d’acheter des cacahuètes. Vincent sonna avec un sachet de chips et un sourire un peu nerveux.

— J’ai failli prendre le métro vers le resto par réflexe, avoua-t-il. — Moi j’ai regardé l’heure à 18 h 41 comme un idiot.

Ils s’embrassèrent dans l’entrée, enfin, sans auvent ni feu rouge. Lent. Demandé. Laurent sentit le casque de Vincent cogner le mur; ils rirent. Dans le salon, télé éteinte, ils parlèrent bas de boulot, de limites encore valables (pas de photos croisées sans demander; pas de « on est un couple » imposé au premier collègue croisé). Puis le téléphone de Vincent vibra sur la table.

Groupe. Ou plutôt: l’ancien groupe, dont ils n’étaient plus membres — mais quelqu’un avait transféré une image dans un autre fil commun de potes IT. Vincent montra l’écran à Laurent.

Photo floue, brasserie trop claire. Sept têtes. Marc au centre, pouce levé. Une chaise vide au bout, à peine dans le cadre. En légende, un message de Marc recopié par un tiers:

Table de ce soir. On a perdu deux. Le groupe continue. Qui amène un nouveau mardi prochain?

Laurent regarda longtemps la chaise. Pas de colère nette. Plutôt l’étrange soulagement d’être manquant sans être insulté.

— Il compte les têtes, dit-il. — Comme tu l’avais prédit. — Et il recrute. C’est son droit.

Vincent posa le téléphone face contre le bois.

— On n’a pas à répondre. On n’est plus dans la photo. — Exact.

Ils restèrent un moment sans parler. Laurent posa sa tête contre l’épaule de Vincent, puis se redressa pour le regarder.

— Je ne regrette pas le message de sortie. Je regrette un peu les blagues nulles du mardi. Pas le cadre. — On peut inventer nos blagues nulles. Sans organisateur.

Laurent sourit. Il se leva, éteignit la grande lumière, en laissa une petite. Vincent le suivit des yeux, demanda d’un geste s’il pouvait s’approcher; Laurent hocha. Sur le canapé, ils se touchèrent avec la même prudence qu’au début — plus la peur du groupe, juste celle de mal lire l’autre. Un stop murmuré en test; un continue vrai. Assez pour que le corps suive sans que la tête rejoue la règle en gras.

Plus tard, Laurent alla boire de l’eau à l’évier. Son reflet dans la vitre montrait un homme moins « membre de » et plus « en face de ». Il revint s’asseoir.

— Mardi prochain, dit-il, on ne regarde pas l’heure à 18 h 41. — Mardi prochain on cuisine mal ici. Ou on ne fait rien. Mais pas la nappe papier.

Vincent prit la main de Laurent, serra, comme sous l’auvent — sauf que cette fois il n’y avait plus de pluie ni de Marc.

Laurent regarda le téléphone éteint. La photo de groupe manquante avait fait son travail: elle avait prouvé qu’ils pouvaient manquer quelque part sans disparaître l’un pour l’autre. Il n’était plus le pouce bleu automatique. Il était l’homme absent de la table de huit, présent sur ce canapé, et ça lui suffisait pour ce soir.

Fin de la série — fiction, réservée aux adultes.

Tu sors d’un cadre flou ou trop bruyant? Trouve le type de site qui te correspond, sans te faire ranger trop vite.

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