🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

Pas dans le groupe — épisode 2 : Le dîner hors agenda

Jeudi, 18 h 27, Laurent compta les chaises en rotin depuis le trottoir.

Trois tables dehors, une libre près du mur. Le café près de Goncourt sentait le grain brûlé et le sucre en poudre. Laurent, quarante-sept ans, avait quitté le bureau trop tôt sous prétexte d’un créneau dentiste inventé. Dans sa poche, le téléphone restait en sourdine: le groupe Les Mardis sans agenda pouvait attendre. Ce soir n’était pas un mardi.

Vincent arriva à l’heure pile, pull trop grand, casque de vélo sous le bras, le même sourire prudent qu’au-dessus du panier à pain.

— Tu es venu, dit Laurent. — J’avais dit que si je ne venais pas, ce serait un non. Voilà mon oui. Café?

Ils s’installèrent. Le serveur posa deux cartes sans commentaire. Laurent commanda un allongé, Vincent un noisette. Le premier silence ne fut pas gênant: juste le bruit des cuillères et d’un scooter trop près du trottoir.

— Mardi, tu as joué très bien le rôle, dit Laurent. Face à Marc, j’ai failli croire que je m’étais inventé le privé. — C’est le but. La règle, je la casse une fois, pas pour la transformer en spectacle. — Et moi je l’ai cassée pour un café. Ça m’énerve d’aimer ça.

Vincent sourit dans sa tasse.

— On peut rester au café. On peut aussi… si tu as faim plus tard, il y a une cantine coréenne deux rues plus bas. Ou tu rentres. Les deux me vont.

Laurent sentit la proposition claire, sans piège. Il aurait pu finir sa tasse, serrer la main, reprendre le métro. Il imagina l’appartement, le lave-vaisselle, le groupe qui clignoterait pour un lien de resto. Puis il imagina se lever maintenant.

— Dîner. Pas « on verra ». Dîner. Et toujours pas de photo, pas de story, pas de message au groupe. — Dîner. Mêmes règles. Si tu changes d’avis entre le dessert et l’addition, on s’arrête là.

Ils burent trop vite pour des gens qui prétendaient n’être que du café. À 19 h 10, Laurent paya sa part, Vincent la sienne, sans cérémonie. En marchant, leurs épaules se frôlèrent une fois; personne ne s’excusa.

La cantine était étroite, néons doux, tables collées. Ils prirent un coin près de la fenêtre embuée. Laurent commanda un bibimbap, Vincent des dumplings. Quand les assiettes arrivèrent, Vincent posa ses baguettes.

— Limite pour moi: je ne veux pas devenir ton secret honteux. Discret, oui. Invisible comme une faute, non. — Limite pour moi: je ne veux pas que Marc transforme ça en procès public. Pas encore. Peut-être jamais. Et je ne dors pas chez toi ce soir. — Bien. Ni chez moi. On mange. On parle. On décide la suite à jeun.

Laurent relâcha un souffle qu’il retenait depuis le privé de 22 h 14.

— Mardi prochain, je serai normal. Pouce bleu. Train trop tôt. Si tu me regardes trop longtemps, je vais paniquer. — Je regarderai mon assiette. Comme mardi. Sauf si tu me dis le contraire un jour.

Ils mangèrent. Laurent raconta un client impossible sans en faire un monologue de séduction. Vincent parla d’un logo refusé trois fois, montra sur son téléphone une maquette floue, écran bas, angle privé. Laurent ne demanda pas à zoomer. La confiance tenait dans ce qu’on ne forçait pas.

À un moment, la main de Vincent resta sur la table, paume ouverte, sans avancer. Laurent la vit, posa la sienne à côté, doigts contre doigts une seconde, puis retira. Assez pour que ce soit un choix, pas un accident.

— Ça va? demanda Vincent. — Ça va. C’est juste… réel. Le groupe, c’est du théâtre léger. Là, j’ai l’impression d’écrire mon vrai nom.

Ils parlèrent d’ex sans détails cruels, de l’âge, du fait que Laurent n’avait pas envie d’un catalogue d’applications ce mois-ci. Vincent dit qu’il n’était pas non plus « le plan du groupe ». Laurent le crut, parce que le ton ne cherchait pas à le rassurer trop fort.

L’addition vint. Chacun sa part encore. Dehors, la rue avait fraîchi. Ils marchèrent vers le métro sans se tenir la main. Devant la bouche Goncourt, Vincent s’arrêta.

— Je te laisse. Pas de baiser sur le quai si tu ne veux pas. — Pas sur le quai. Mais… attends.

Laurent regarda à gauche, à droite, ridiculement prudent, puis posa un baiser court au coin de la bouche de Vincent, sec, vrai. Vincent ne prolongea pas. Il hocha.

— Message ce soir si tu dors bien. Sinon demain. Pas d’obligation de roman. — Un mot. Pas un roman.

Dans le métro, Laurent rouvrit WhatsApp. Marc avait posté un méme dans le groupe. Laurent mit un pouce, la gorge serrée d’un mensonge par omission. Puis il ouvrit le privé et écrivit: Dîner OK. Toujours les mêmes règles. Mardi je joue le jeu. Toi aussi?
Vincent: Moi aussi. Dors. Et merci d’avoir dit dîner au lieu de « on verra ».

Laurent sourit contre la vitre. Il avait payé le café promis, choisi le dîner hors agenda, nommé ses limites, et gardé le secret du groupe. La question lourde avait changé de forme: ce n’était plus est-ce qu’on se voit?, c’était combien de mardis pourra-t-il tenir avant que Marc sente le décalage — et s’ils auraient le courage de décider ensemble quoi faire de la règle, avant que la règle décide pour eux.

Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 3 — La règle de l’organisateur.

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