🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

Les clés de l’atelier — épisode 2 : La pièce fêlée

La fêlure était nette, du rebord jusqu’au pied.

Matthieu, trente-cinq ans, resta planté dans l’odeur d’argile chaude, la petite clé encore au creux de la paume. Il avait envoyé le message à 7 h 12 — j’ouvre, je regarde le four, je ne reste pas si tu préfères — et Pascal avait répondu d’un seul mot: viens. Le code du portail avait cliqué comme la veille. L’atelier de Montreuil n’était pas vide: Pascal, quarante-cinq ans, était déjà là, dos au jour, un torchon sur l’épaule, le bol fendu posé entre eux comme une preuve.

— Tu es en avance, dit Matthieu. — Toi aussi. Le four a bipé à six heures. J’ai ouvert. Ça a craqué en refroidissant.

Il ne parlait pas de leur baiser. Il parlait de la pièce. Matthieu s’approcha, toucha la fêlure du bout de l’ongle. La glaçure avait tenu d’un côté, craché de l’autre. Travail honnête, hasard sale.

— C’est le mien, dit Matthieu. Le bol. — Je sais. Je ne l’ai pas touché plus que pour le sortir. Tu veux le garder fêlé ou le casser proprement?

La question sonnait double. Matthieu le sentit, et le laissa double une seconde, juste assez pour ne pas fuir.

— Je le garde. Les fêlures racontent mieux que les réussites. Parfois.

Pascal hocha la tête, soulage. Il se versa un café dans un gobelet ébréché, en tendit un second sans forcer.

— Tu as prévenu. Merci. Le silence m’aurait mis dans un mauvais film. — J’avais dit que je préviendrais. Même avec la clé. — Même avec la clé.

Ils burent debout. Dehors, un camion de livraison klaxonna dans la rue Robespierre. Matthieu sentit la peur familière: un élève du cours, un voisin, quelqu’un qui transformerait atelier en histoire. Pascal le vit se raidir.

— La porte du fond reste fermée si tu veux. On est deux types qui regardent un bol raté. C’est déjà assez vrai. — Et si ce n’est pas que ça? — Alors on le dit ici. Pas sur le trottoir.

Matthieu posa le gobelet.

— Hier soir, j’ai dormi avec la clé sous l’oreiller. Comme un ado. Je déteste ça. — Moi j’ai dormi en comptant les raisons de te la reprendre. Je déteste ça aussi.

Un sourire court, partagé, sans blague grasse. Matthieu s’essuya les mains sur son jean.

— Je peux rester une heure. Pas plus. J’ai un client à dix heures. — Une heure. Tu veux travailler ou parler? — Les deux. Dans cet ordre.

Ils passèrent aux outils. Matthieu montra comment il aurait renforcé le pied; Pascal contredit sans aigreur, montra une autre jointure. Leurs épaules se frôlaient quand ils se penchaient sur l’établi. Personne ne s’excusait. Quand Matthieu se pencha pour ramasser une éponge, Pascal demanda:

— Je te retiens l’épaule? — Oui.

La main de Pascal se posa, chaude, professionnelle d’abord, puis simplement présente. Matthieu ne bougea pas. Il acheva sa phrase sur l’émail, puis se redressa.

— Plus bas, dit-il. Ou plus clair. Là, je ne sais pas si c’est du confort ou du désir. — Du désir. Clair. Et tu peux enlever ma main.

Matthieu ne l’enleva pas. Il la couvrit de la sienne une seconde, puis relâcha.

— D’accord. Désir. Sans que tu me racontes à ta sœur dimanche. — Toujours d’accord là-dessus. — Et sans que tu me présentes comme « mon élève spécial » au prochain vernissage. — Je te présente comme Matthieu, si un jour on est au même endroit. Ou je ne te présente pas. Toi qui choisis.

Matthieu inspira. L’odeur du four encore chaud lui prit la gorge.

— Hier j’ai accepté une porte. Aujourd’hui je regarde une pièce fêlée et j’ai envie de toi quand même. Ça me rend… pas paniqué. Juste précis. — Précis, j’aime. — Je ne veux pas coucher ici ce matin. Pas sur l’établi, pas en mode secret honteux. Je veux un baiser qui ne se cache pas de la pièce, et savoir qu’on peut s’arrêter. — On peut s’arrêter. Maintenant, ou dans dix secondes, ou après.

Matthieu s’approcha le premier cette fois. Le baiser fut plus lent que la veille, moins salé, plus décidé. Pascal garda les mains visibles, une à la nuque de Matthieu, une sur le bois: ancrage, pas possession. Quand Matthieu recula, leurs fronts restèrent proches.

— Encore? demanda Pascal. — Encore. Puis je travaille vraiment. Sinon mon client paie mon désordre.

Ils s’embrassèrent une deuxième fois, plus bref, presque souriant. Ensuite Matthieu prit un carnet, croqua la fêlure, nota une température. Pascal rangea le bol sur une étagère haute, étiquette au crayon: Matthieu — garder.

Au bout de quarante minutes, un bruit de clés au portail les fit se séparer d’un demi-pas — réflexe, pas honte. C’était le facteur du local d’à côté, colis pour un autre atelier. Pascal alla signer. Matthieu resta près de l’établi, cœur trop vite, et se forcea à ne pas ranger la clé comme un objet volé.

Quand Pascal revint:

— Tu veux que je parte par le fond? — Non. Tu sors comme tu es entré. Élève, collègue d’un matin, ce que tu supportes d’être vu. Pas plus.

Matthieu hocha.

— Ce soir je ne reviens pas. Demain non plus peut-être. J’ai besoin que le four refroidisse dans ma tête. — Le four refroidit tout seul. Moi je peux attendre un message. — Tu auras un message. Même pour dire non.

Avant de partir, Matthieu montra le bol fêlé.

— Si tu le jettes, dis-le-moi. Si tu le gardes, je veux le reprendre un jour, fêlure comprise. — Je le garde. Fêlure comprise.

Sur le parking, le soleil de septembre était déjà sec. Matthieu mit la clé avec ses autres clés, pas à part. Derrière lui, Pascal baissa le rideau à moitié seulement: assez pour travailler, assez pour qu’une silhouette puisse encore frapper. La pièce fêlée restait sur l’étagère. Ce qui s’était ouvert entre eux aussi — et ce qui devait encore refroidir avant le prochain feu.

Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 3 — Le four refroidi.

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