Il y avait trois chaises à la fenêtre.
Élodie, trente-trois ans, posa son sac contre le radiateur et compta encore une fois, comme si le bois pouvait se tromper. Deux chaises depuis qu’ils avaient emménagé: la sienne, celle de Vincent, face à la cour intérieure du 6e, pot de basilic au milieu de la table ronde. Ce soir, une troisième, dépareillée, dossier un peu plus bas, calée pile dans l’espace où ils laissaient d’habitude le journal plié.
Personne d’autre dans l’appartement. L’odeur du riz qui chauffe. La radio basse. Sur la table: deux verres déjà sortis, et un troisième retourné, pas encore rempli.
Vincent, quarante et un ans, sortit de la cuisine un torchon sur l’épaule.
— Tu as vu, dit-il. Pas une déclaration en lettres capitales. Juste… le volume.
— Le volume, répéta Élodie. Tu as sorti une chaise.
— Oui.
— Sans me prévenir.
— On en a parlé dimanche. Tu as dit: « un jour, peut-être, si ce n’est pas un casting ». J’ai arrêté au meuble. Pas au message.
Elle s’approcha, posa deux doigts sur le dossier bas. Le bois était tiède: il n’était pas sorti du placard à l’instant. Elle imagina Vincent le déplacer plus tôt, seul, puis cuisiner comme si de rien n’était. La scène lui serra la gorge d’un mélange d’agacement et de quelque chose de plus chaud, moins avouable.
— Tu as quelqu’un en tête, demanda-t-elle.
— Non. Si j’avais quelqu’un, je te l’aurais dit avant la chaise. C’est la place. Pas le casting.
— La place peut devenir un trou. On y met n’importe qui pour ne plus le voir vide.
— Ou on la laisse vide jusqu’à ce qu’on sache. C’est pour ça qu’il n’y a personne ce soir.
Élodie retira sa veste, la jeta sur le canapé. Elle aurait pu remettre la chaise contre le mur en silence et rouvrir le frigo. Elle ne le fit pas. Elle s’assit à sa place habituelle, face à la cour où un voisin arrosait trop fort ses géraniums.
— Assieds-toi. Explique sans le scénario complet.
Vincent s’assit en face d’elle, pas sur la troisième chaise. Bien. Il n’occupait pas le symbole.
— Je t’aime. Je ne m’ennuie pas de toi. Je m’ennuie parfois de nous comme ligne droite. L’idée d’un tiers — pas pour te remplacer, pas pour te tester — m’excite et me fait peur. La chaise, c’est pour que l’idée ait un corps dans la pièce sans coller un visage dessus.
— Et mon rôle, dans ton film?
— Pas mon film. Si on ouvre, tu choisis autant que moi. Sinon on range.
Élodie regarda le verre retourné. Elle le remit à l’endroit, le laissa vide.
— Limite claire, dit-elle. Pas d’invité surprise. Pas de « devine qui vient dîner ». Pas de profil créé sur mon téléphone pendant que je dors. Et ce soir: personne. On mange à deux. La chaise peut rester si tu supportes qu’elle reste vide.
— Marché. Et toi: si tu dis stop, on range le soir même. Sans négocier le ton.
— Stop reste stop.
Ils se servirent le riz, des tomates, trop de sel côté Vincent, comme d’habitude. La troisième chaise occupait le bord du champ de vision d’Élodie chaque fois qu’elle levait les yeux. Elle n’était pas un fantôme: c’était un meuble. Et le meuble changeait la conversation mieux qu’un fil de forum.
— Dimanche, reprit-elle, j’ai dit « peut-être » pour ne pas fermer. Ce n’était pas un oui déguisé. — Je sais. C’est pour ça qu’il n’y a pas de prénom sur la table. — Il y a eu un prénom, une fois. Dans ta tête. — Peut-être. Je l’ai laissé dehors. Ce soir, zéro nom.
Elle hocha la tête. La franchise brute lui allait mieux que la tendresse stratégique.
Après le repas, Vincent se leva pour débarrasser. Élodie resta assise, posa la paume à plat sur l’assise vide. Tissu un peu rêche. Elle imagina un rire inconnu, une main qui n’était pas la leur, puis elle retira la main avant que l’image ne devienne un ordre.
— Tu peux la remettre au placard, dit Vincent depuis l’évier, sans se retourner. Je ne le prendrai pas comme un refus de moi. — Je sais. Je la laisse. Une nuit. Pour voir si je dors avec, ou contre.
Il s’essuya les mains, s’approcha, s’arrêta assez loin pour ne pas l’encadrer contre la fenêtre.
— Je peux m’asseoir près de toi? Pas sur la troisième. — Oui.
Il tira sa chaise à elle, épaule contre épaule. Dehors, la cour s’éteignait par paliers. Élodie sentit le désir revenir de biais: pas pour un inconnu encore, pour le fait qu’ils venaient de nommer un risque sans se mentir.
— Si demain on regarde un profil, dit-elle, on le fait ensemble, écran sur la table, pas sous la couette en cachette. — Ensemble. Et le premier non de l’un arrête le swipe des deux. — Exact.
Ils ne firent pas l’amour tout de suite. Ils rangèrent la cuisine, se brossèrent les dents, se glissèrent au lit avec la porte de la pièce à vivre entrouverte — assez pour qu’Élodie, en se relevant boire de l’eau, revoie la silhouette de la troisième chaise contre la nuit de la cour.
Elle but debout, pieds nus. Elle aurait pu céder à la panique propre et tout ranger. Elle n’en fit rien. Elle revint se coller dans le dos de Vincent, glissa une main sous son t-shirt, attendit son oui murmuré, le reçut, et le désir qu’ils partagèrent resta entre eux deux: urgent, un peu maladroit, sans rôle assigné à un absent.
Plus tard, dans le noir, Vincent demanda:
— Tu regrettes la chaise? — Pas encore. Je regrette presque de ne pas l’avoir mise moi-même. Ça m’aurait donné l’impression de choisir le volume, pas seulement de le valider. — Demain, tu peux la déplacer de trois centimètres. Ce sera déjà ton geste. — Idiot. — Peut-être. Mais à nous.
Élodie s’endormit là-dessus, la question ouverte sans être abandonnée: monteraient-ils demain un premier message à deux, ou la chaise redeviendrait-elle un simple siège pour le manteau?
La troisième place était encore là. Vide. Assumée. Et ce n’était déjà plus tout à fait la même table.
Fin de l’épisode 1 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 2 — La question à ne pas déléguer.
Une chaise de plus n’est pas encore un oui. Rencontres couples.