Le téléphone était déjà au centre de la table.
Élodie, trente-trois ans, tenait une tasse trop chaude. Vincent, quarante et un ans, apparut pieds nus dans le couloir, cheveux en bataille, et s’arrêta net devant la scène qu’elle avait préparée: deux tasses, le basilic, la troisième chaise toujours là, l’écran éteint mais la pastille de notification visible comme un point rouge sur le noir.
— 7 h 02, dit-elle. Claire. Je n’ai pas ouvert. — Bien. Café d’abord, ou message d’abord? — Message. Sinon le café va goûter l’attente.
Il s’assit à sa place. Elle déverrouilla, posa le téléphone à plat entre eux, pas dans sa seule main.
La voix de Claire
Trois bulles, envoyées à l’aube:
Bonjour à vous deux. J’ai dormi dessus. Je peux écrire encore — ou on peut se voir une fois, lieu neutre, une heure chrono, chacun repart. Pas de domicile. Pas d’obligation de suite. Dites non si c’est trop tôt; je préfère un non clair à un oui poli.
Élodie lut à voix haute, sans dramatiser. Vincent écouta, mâchoire un peu serrée, puis relâcha.
— Elle pose le cadre mieux que moi le premier soir, murmura-t-il. — Elle pose un cadre. On pose le nôtre.
Il montra la troisième chaise du menton.
— On l’invite ici? — Non. Pas ici. Pas aujourd’hui. Lieu neutre, si on dit oui. Et seulement si mon estomac dit oui après le toast, pas avant.
Elle but une gorgée. Le café était encore trop fort: elle l’avait fait comme après une nuit courte.
La voix de Vincent
Vincent beurra une tartine, trop soigneusement.
— Je vais parler en mon nom. Pas en « on ».
— Vas-y.
— Une partie de moi a envie de dire oui tout de suite, pour prouver que la chaise n’était pas du vent. Une autre a peur que tu dises oui pour moi. Si tu hésites, mon vote c’est: encore écrire trois jours. Si tu es claire, je tiens le lieu neutre avec toi.
Élodie posa la tasse.
— Tu ne me pousses pas. — Je te regarde. C’est différent.
Elle sourit, fatiguée et nette.
— Bien. Continue de me regarder, pas le scénario.
Il hocha. Sa main chercha la sienne au-dessus du bois; elle la prit, serra, relâcha. Pas un contrat. Un contact.
La voix d’Élodie
Élodie se leva, ouvrit la fenêtre d’un cran. L’air de la cour sentait l’arrosoir et le pain d’en bas. Elle resta debout, face à la chaise vide, puis se rassit.
— Moi, mon nom. Élodie. Pas « le couple ».
— J’écoute.
— Je veux le lieu neutre. Une heure. Pas ce matin: trop vite après la nuit. Samedi, fin d’après-midi, café que je choisis — pas le sien de la photo, pas le nôtre du coin. Toi présent. Moi qui envoie. Si à la minute cinquante-neuf je dis stop, on part sans négocier le dessert.
— Et si elle dit non à samedi? — Alors on réécrit, ou on range. On ne mendie pas un créneau.
Vincent inspira.
— Samedi. Je m’arrange pour ne pas avoir de copies à corriger dans la tête. — Tu auras des copies. Mais tu seras là.
Elle prit le téléphone. Avant d’écrire, elle montra le brouillon à l’écran:
Merci pour le non clair proposé — rare. On dit oui au lieu neutre, une heure, pas de domicile. Pas ce matin. Samedi fin d’après-midi, on te propose un café (on envoie l’adresse vendredi). Si ça ne te va pas, dis non sans te justifier. Élodie (j’écris; Vincent lit avec moi).
— Trop long? demanda-t-elle. — Juste assez. Envoie.
Elle envoya. Le message partit avec un petit son ridicule. Ils restèrent immobiles une seconde, comme après avoir signé quelque chose d’important sur une nappe miettes.
Le petit déjeuner continue
Pas de réponse immédiate. Tant mieux. Élodie mangea enfin. Vincent parla d’un élève qui avait cassé une maquette; elle parla d’un client qui voulait un dressing « sexy mais familial ». Le quotidien reprit sa place sans chasser Claire: il la mit à sa taille — une ligne possible, pas le centre de la pièce.
Au bout de vingt minutes, une notification.
Samedi ok. J’attends l’adresse vendredi. Une heure chrono, j’ai un train après. À samedi — Claire.
Élodie montra l’écran. Vincent lut, hocha.
— Elle a un train. Ça m’aide. Finie la fantaisie de la nuit entière. — Moi aussi.
Elle verrouilla le téléphone, le posa face contre le bois.
— Règle pour jusqu’à vendredi: on n’en parle pas toutes les heures. Une fois le soir, max. Si l’un freine, on freine. — Marché. Et la chaise?
Élodie se leva, prit le dossier bas à deux mains. Le bois grinca légèrement sur le carrelage. Elle ne la remit pas au placard: elle la cala contre le mur, visible, mais hors de la table.
— Plus au couvert. Plus une place mise. Un rappel au mur: on peut, on ne doit pas. — J’aime ça.
Il la rejoignit, l’embrassa sur la tempe, demanda des yeux avant la bouche; elle hocha. Le baiser goûta le café et le soulagement d’avoir choisi sans se remplacer.
— Ce soir, dit-elle, lit sans fil ouvert sur la table de nuit. — Ce soir, nous. Samedi, une heure. Après, on verra qui on est devenus.
Elle regarda la cour, puis la chaise au mur, puis lui.
— On est déjà devenus des gens qui ouvrent à deux et qui savent dire samedi plutôt que tout de suite. Ça me suffit pour avaler le reste du toast.
Ils finirent le petit déjeuner à deux voix, la troisième rangée dans le silence du téléphone face contre table. La matinée tenait. Le cadre aussi.
Fin de l’épisode 4 — fin de série — fiction, réservée aux adultes.
Choisir à deux, sans se remplacer. Rencontres couples.
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