Le lendemain, la troisième chaise était encore là.
Élodie, trente-trois ans, la vit en premier en allant chercher l’eau: dossier bas, assise rêche, pile dans le jour de la cour. Personne n’avait « oublié » de la ranger. Elle non plus. Vincent, quarante et un ans, dormait encore, une main ouverte sur le drap là où elle s’était collée la veille.
Sur la table: le basilic, deux tasses sales, le verre qu’elle avait remis à l’endroit — toujours vide.
Elle ne rangea pas la chaise. Elle alluma la cafetière et posa son téléphone face contre le bois, comme on pose une carte qu’on n’a pas encore jouée.
Quand Vincent apparut, t-shirt de travers, elle montra l’écran sans le déverrouiller.
— On avait dit ensemble. Pas sous la couette. Pas toi pendant que je dors.
— Ensemble, confirma-t-il. Café d’abord?
— Café. Puis la question. Pas le catalogue.
Ils burent debout près de la fenêtre. Dehors, le voisin des géraniums sortait déjà un arrosoir trop plein. La troisième chaise occupait le bord du regard d’Élodie: pas un fantasme ce matin, un rappel matériel.
Vincent posa son ordinateur portable entre les tasses, écran tourné vers eux deux. Pas de profil ouvert encore. Juste le fond d’écran, une photo de chantier scolaire.
— Si on regarde, dit-il, on regarde. Si l’un dit stop, on ferme. — Et si tu commences à écrire pour moi, on ferme aussi. — Compris.
Il ouvrit le site qu’ils avaient nommé une fois en riant, sans compte. La page d’inscription demanda un prénom d’usage. Vincent avança les doigts.
Élodie posa sa main sur les siennes.
— Non. Pas ton clavier pour mon nom.
— Je mettais le nôtre. Couple. — Le nôtre, oui. Mais la phrase d’accueil, c’est moi. Ou on arrête.
Il retira les mains, paumes ouvertes. Elle tapa elle-même: un pseudo neutre, leur ville sans adresse, une bio courte qu’elle lut à voix haute avant de valider.
— « Couple, Lyon, on avance lentement, on lit avant de fantasmer. Pas de surprise à domicile. »
Vincent hocha la tête.
— C’est toi. Pas mon scénario de dimanche soir.
Ils croissèrent deux profils. Le premier parlait comme une annonce de location: dates, créneaux, photos de torses sans visage. Élodie ferma d’un clic.
— Non. — D’accord.
Le second montrait une femme seule, quarante ans environ, texte précis, humour sec, photo de mains sur une table de café — pas de corps en offre. Vincent inspira.
— Celle-là m’intéresse. Toi?
Élodie sentit la chaleur lui monter aux joues, puis autre chose: la tentation de répondre « si tu veux » pour ne pas porter le désir seule.
Elle ne le dit pas.
— Attends. La question n’est pas « est-ce qu’elle te plaît ». C’est « est-ce que je veux qu’on lui parle ». Et je ne te la délègue pas.
— Je ne te demande pas de déléguer. Je te demande ton oui ou ton non. — Mon oui, s’il arrive, sera le mien. Pas ta relief.
Silence. La cour fit un bruit de poubelle. Vincent ferma à demi l’ordinateur, assez pour qu’elle voie qu’il acceptait l’arrêt net.
— Tu veux qu’on range tout? demanda-t-il. Chaise, compte, sujet. — Je veux écrire la première phrase. Ou rien.
Il poussa le clavier vers elle. Élodie regarda la troisième chaise, puis l’écran. Elle imagina un message aimable et creux, le genre qu’on envoie pour faire plaisir à l’autre. Elle l’effaça mentalement.
Elle tapa, lentement:
Bonjour. On est deux, on lit vraiment les profils, on n’invite personne « pour voir ». Si l’idée d’un échange lent sans promesse vous va, on est là. Sinon, bonne route.
Elle tourna l’écran.
— Lis. Si tu changes un mot pour me rendre plus douce ou plus chaude, je supprime le compte.
Vincent lut deux fois.
— Je ne change rien. J’aurais mis un emoji. Tu as raison de ne pas en mettre. — On envoie? — Toi. Le bouton est à toi.
Elle hésita une seconde entière — assez longue pour que ce soit un choix, pas un réflexe. Puis elle envoya. Le fil afficha l’heure: 9 h 14. La troisième chaise ne bougea pas. Quelque chose d’autre, si: le poids dans sa poitrine passa de la peur floue à une responsabilité nette.
— Si elle ne répond pas, dit Vincent, ce n’est pas un échec de nous. — Si elle répond et que mon estomac se noue, on coupe. Sans débat de champion. — Marché.
Ils fermèrent l’ordinateur. Élodie rangea les tasses. Vincent essuya le basilic qui avait perdu une feuille. Gestes banals, table changée.
Plus tard, sous la douche, elle repassa la phrase. Ce n’était pas de la littérature. C’était sa voix. Elle se toucha le visage sous l’eau chaude, surprise d’être excitée non par l’inconnue, mais par le fait d’avoir refusé qu’on parle à sa place.
Le soir, toujours aucune réponse. Ils dînèrent à deux. La chaise resta. Vincent n’insista pas pour rouvrir l’appli « juste pour checker ».
Vers vingt-trois heures, le téléphone d’Élodie vibra sur la table de nuit. Une notification. Un prénom d’usage. Trois lignes.
Vincent se souleva sur un coude.
— Tu veux que je lise avec toi? — Oui. Ensemble. Mais c’est moi qui ouvre. Et c’est moi qui décide si on répond ce soir — ou demain, ou jamais.
Elle n’ouvrit pas encore. Elle posa le téléphone entre eux, écran vers le matelas, et regarda Vincent dans le demi-obscurité.
— La chaise, dit-elle, ce n’était pas la question difficile. La question difficile, c’est de ne pas te laisser porter mon désir parce que tu as bougé le meuble le premier. — Je reste à côté. Pas devant. — Bien. Alors demain matin, café, écran sur la table. Pas ce soir dans le lit. J’ai déjà donné assez pour une journée.
Il sourit, soulagé et un peu frustré — lisible, honnête. Elle l’embrassa pour le frustration et pour le respect, pas pour refermer le sujet. Dehors, la cour était noire. Sur la table de la pièce à vivre, invisible d’ici, la troisième chaise gardait sa place. Et sur le matelas, le téléphone gardait un message non lu: pas un trophée, une porte. Encore fermée. Encore à eux de l’ouvrir — sans déléguer la poignée.
Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 3.
Choisir à deux, sans se remplacer. Rencontres couples.