Les mardis étaient barrés.
Sandrine, cinquante ans, posa les clés dans le bol près de la porte et resta plantée devant le calendrier mural de la cuisine. Quatre cases d’affilée, feutre noir épais, croix qui mangeaient presque la date. Pas une annotation discrète. Pas « dentiste ». Des barres franches, comme on raye une option pour n’avoir plus à la regarder.
Clément, trente et un ans, était encore en bas avec les courses. Elle entendit l’ascenseur. Elle aurait pu détacher le calendrier, le glisser dans un tiroir, faire comme si le feutre n’avait pas existé. Elle ne le fit pas. Elle alluma la lumière sous les meubles, trop blanche, et attendit.
Il entra, sacs plastiques aux doigts, le front un peu luisant.
— Tu as vu, dit-il avant même de poser le lait.
— J’ai vu. Tu as tué le mois de septembre un mardi sur deux.
— Quatre mardis. Pas le mois.
— Explique sans le mode d’emploi d’un forum.
Il rangea le yaourt trop longtemps, dos à elle. Sandrine nota le geste: quand Clément avait peur de mal dire, il rangeait.
— Dimanche, on a parlé de souffle. Toi tu as dit que huit ans, ce n’était pas une cage, mais que tu ne voulais plus que le désir soit seulement « nous le mardi soir si personne n’est fatigué ». Moi j’ai dit que j’avais peur d’ouvrir et peur de ne pas ouvrir. Tu as ri. Pas méchamment. Tu as dit: propose un cadre ou laisse tomber.
— Je me souviens. Je ne me souviens pas du feutre.
— Le feutre, c’est le cadre. Mardi soir = hors couple possible. Pas obligatoire. Pas une chasse. Une case où l’on peut dire oui à autre chose sans mentir sur un retard de métro.
Sandrine s’approcha du calendrier, posa l’index sur la première croix. L’encre était sèche. Il avait fait ça dans l’après-midi, seul, pendant qu’elle était chez un client à Issy.
— Tu as décidé pour moi.
— J’ai proposé en noir. Tu peux effacer. J’ai laissé le feutre sur le frigo.
Le feutre était là, bouchon à moitié vissé. Elle le prit, le posa à côté du bol à clés, puis le reprit. Le plastique collait un peu à sa paume.
— Si j’efface, on revient à avant. Avant me va, parfois. Avant m’étouffe, parfois. Toi?
— Avant m’étouffe plus souvent que je ne te l’ai dit. Pas parce que tu manques. Parce que je deviens sage trop tôt.
Elle sourit malgré elle. Sage trop tôt: phrase de quelqu’un de trente et un ans qui se regardait vieillir à côté d’elle sans oser le dire. Sandrine n’aimait pas qu’on fasse d’elle une horloge. Elle aimait encore moins qu’on lui mente pour la protéger.
— Assieds-toi. On ne signe pas un pacte debout entre le lave-vaisselle et les sacs.
Ils s’installèrent à la table ronde. Entre eux: le courrier non ouvert, un plan de cuisine qu’elle corrigeait au crayon, le calendrier toujours visible sur le mur. Clément croisa les mains, les décroisa.
— Règle un, dit Sandrine. Si l’un de nous sort avec quelqu’un un mardi barré, on prévient avant dix-huit heures. Pas un roman. Une phrase vraie.
— D’accord. Règle deux: pas chez nous le premier mois. Cet appartement reste le nôtre, pas un sas.
— Bien. Règle trois: stop dit stop. Le soir même, on ne négocie pas le stop. On rentre, on se tait ou on parle, mais on n’argumente pas pour garder la sortie.
— Marché. Règle quatre: on a le droit de ne pas tout décrire. On n’a pas le droit de transformer un silence en alibi.
Sandrine hocha la tête. Elle sentait le désir et la peur dans la même zone du ventre, juste sous le sternum, là où elle mettait parfois la main en réunion quand un client mentait sur son budget.
— Et l’âge, dit-elle. Si tu ramènes dans ta tête l’idée que je suis la sage et toi le jeune qui explore, on arrête. Je ne suis pas ton autorisation parentale. Tu n’es pas ma preuve que je reste désirable.
Clément rougit, pas de honte: de précision reçue.
— D’accord. Et si tu te sers de moi comme d’un alibi pour dire que tu es encore dans le coup, on arrête aussi. Je ne suis pas un accessoire de rajeunissement.
— Marché, répéta-t-elle. Plus sec. Plus vrai.
Ils restèrent un moment sans parler. Dehors, une moto trop bruyante montait vers la porte de Châtillon. Sandrine se leva, prit le feutre, et traça une cinquième barre plus légère sur un mardi d’octobre, puis l’arrêta au milieu.
— Pourquoi tu t’arrêtes? demanda Clément.
— Parce que quatre, c’est un essai. Cinq, c’est une religion. Je ne veux pas d’une religion.
Elle rebouche le feutre. Sur la table, sa main trouva celle de Clément, serra, relâcha.
— Ce soir n’est pas mardi, dit-elle. Ce soir on reste. Si tu as barré pour fuir un dîner avec moi, tu as mal choisi ton outil.
— J’ai barré pour qu’on arrête de tourner autour. Pas pour fuir ce soir.
Elle le crut, parce qu’il avait les yeux fatigués et pas l’excitation d’un plan déjà calé. Elle l’attira quand même vers le canapé, pas pour sceller le pacte par un corps, pour vérifier qu’ils savaient encore se toucher sans calendrier. Sa bouche goûta le café de l’après-midi. Sa main demanda avant de glisser sous le t-shirt; il dit oui tout bas; elle ralentit quand il retint son souffle, reprit quand il la ramena contre lui.
Plus tard, dans la cuisine tiède, Sandrine regarda encore les croix. Quatre mardis. Six jours avant le premier. Elle ne savait pas encore qui sortirait, ni si quelqu’un sortirait. Elle savait seulement qu’elle n’avait pas effacé.
Avant de dormir, Clément demanda:
— Tu veux que j’enlève le calendrier du mur? Le mettre dans un tiroir, moins agressif.
— Non. Au mur. Si on a honte du feutre, on n’aurait pas dû l’ouvrir.
Il éteignit. Dans le noir, Sandrine compta jusqu’au prochain mardi sans s’endormir tout de suite. La question n’était plus « est-ce qu’on ose ». C’était: qui, le moment venu, osera prévenir avant dix-huit heures sans transformer l’autre en juge.
Fin de l’épisode 1 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 2 — Le rendez-vous comme des inconnus.
Un pacte de couple se tient aux règles dites à voix haute. Rencontres couples.