🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

Le pacte du mardi — épisode 2 : Le rendez-vous comme des inconnus

Le message arriva à 17 h 41.

Sandrine, cinquante ans, était encore dans le hall d’un immeuble haussmannien à Boulogne, plan de cuisine roulé sous le bras, quand le téléphone vibra. Elle s’était promis de ne pas regarder avant la sortie du client. Elle regarda quand même.

Ce soir mardi barré. 20 h 15, bar Le Zinc, rue de la Gaité. Comme des inconnus. Si tu ne viens pas, dis-le avant 18 h. — C.

Pas un prénom d’ailleurs. Pas un « je sors, ne m’attends pas ». Clément, trente et un ans, venait d’utiliser la règle un pour l’inviter elle, hors couple, hors table ronde de la cuisine.

Elle rentra le plan trop fort dans son sac. Dans le métro, elle relut. Comme des inconnus. Six jours plus tôt, les croix noires sur le calendrier avaient ouvert la porte à d’autres corps. Le premier mardi, lui proposait de tester la porte sans tiers.

À 17 h 58, elle répondit:

OK. Je ne te connais pas. Si je dis stop, on arrête le jeu, pas seulement la phrase.

Marché.

Chez elle — chez eux — elle ne prit pas la clé du bas. Elle prit seulement son portefeuille, un rouge à lèvres qu’elle n’utilisait plus en semaine, et sortit sans regarder le calendrier. Le feutre était encore sur le frigo. Elle n’y toucha pas.

Le Zinc sentait la bière pression et le bois collant. Lumières basses, miroir derrière le comptoir fêlé en haut à droite. Sandrine s’assit au bout du bar, commande un verre d’eau d’abord, puis un blanc. Elle ne chercha pas Clément des yeux. Si le jeu tenait, elle ne devait pas le reconnaître trop vite.

Il arriva à 20 h 18, veste qu’elle ne lui avait jamais vue, cheveux encore humides. Il hésita une demi-seconde trop longue près de la porte, puis s’approcha du tabouret à côté d’elle comme d’une place libre, pas d’une place due.

— Ce siège est libre? demanda-t-il.

La voix était la sienne. Le ton non: plus poli, un peu trop soigné.

— Oui. Si vous ne parlez pas foot tout de suite.

— Promis. Je m’appelle… Clément.

Il avait failli inventer un autre prénom; elle le vit dans la demi-seconde avant le vrai. Bien. Pas de mensonge utile ce soir.

— Sandrine.

Ils se serrèrent la main. Sa paume à lui était sèche. Le contact dura le temps d’un vrai premier contact, pas d’un couple qui se touche dix fois par jour. Elle retira sa main la première.

— Vous venez souvent ici? demanda-t-elle, et détesta la phrase, et la garda quand même: le cliché faisait partie du costume.

— Presque jamais. J’évite les endroits où je pourrais croiser quelqu’un que je connais trop.

— Moi aussi, ce soir.

Le barman posa une pinte devant Clément sans qu’il ait commandé à voix haute; il avait dû faire un signe. Sandrine nota le détail: même en inconnu, il restait efficace. Elle n’était pas sûre d’aimer ça dans le jeu.

— Qu’est-ce que vous faites dans la vie? reprit-il.

— Plans. Cuisines. Des gens qui veulent une île centrale et découvrent qu’ils n’ont pas la place. Vous?

— Des écrans. Des boutons. Des gens qui veulent que ça aille plus vite et découvrent qu’ils n’ont pas le temps.

Elle rit, vraie. Le jeu tenait parce qu’ils ne trichaient qu’à moitié.

Au second verre, son genou frôla le tabouret d’elle. Pas sa cuisse. Le tabouret. Elle laissa le frôlement exister, puis tourna légèrement le corps vers lui, proposition sans phrase. Il ne colla pas davantage. Il demanda:

— Je peux vous offrir le suivant, ou vous préférez garder l’addition séparée?

— Séparée. Ce soir, personne ne paie pour prouver quelque chose.

— D’accord.

Un homme plus loin au bar les regarda une seconde de trop. Sandrine soutint le regard sans défi, revint à Clément. Le désir qu’elle avait n’était pas pour l’inconnu du fond: c’était pour l’homme en face qui acceptait de ne pas être chez lui dans leur cuisine.

— Si on sort d’ici, dit-elle, ce n’est pas pour rentrer rue… chez vous. Règle.

Elle n’avait pas dit Montrouge. Il hocha la tête.

— Hôtel, ou on s’arrête au trottoir. Vous choisissez. Et vous pouvez choisir le trottoir.

Dehors, l’air de Montparnasse sentait la pluie qui n’arrivait pas. Ils marchèrent sans se tenir la main. Devant une entrée d’hôtel deux étoiles, Sandrine s’arrêta.

— Non, dit-elle. Pas ce soir. Le jeu oui. La chambre d’inconnu, pas encore. J’ai besoin de rentrer dans mon lit en sachant que j’ai choisi le rythme.

— OK. Stop chambre. On continue le trottoir?

— Jusqu’au métro. Tu… vous me laissez à la station. Pas plus.

Le tutoiement avait failli glisser. Elle le rattrapa. Clément sourit sans gagner.

À la bouche de Vavin, il ne l’embrassa pas comme un mari pressé. Il demanda:

— Je peux vous embrasser, Sandrine? Comme ce soir seulement.

— Oui. Une fois. Si c’est mauvais, on en rit. Si c’est bon, on n’en fait pas une dette.

Ce fut bon. Pas une fusion: une bouche nouvelle sur une bouche connue, lente, avec le goût du blanc et de la peur retombée. Elle posa deux doigts contre son sternum quand elle voulut s’arrêter; il s’arrêta net. Elle l’embrassa encore une seconde, puis recula.

— Bonne soirée, Clément.

— Bonne soirée, Sandrine.

Dans le métro, seule, elle se regarda dans la vitre noire. Elle n’avait pas « sauvé » le couple par un jeu. Elle avait vérifié qu’elle pouvait désirer sans être la sage du calendrier, et qu’il pouvait demander sans être le jeune qui mendie une permission. Rue de la Vanne, en ouvrant la porte, elle trouva l’appartement vide: il avait tenu la règle du métro.

Sur le frigo, un post-it nouveau, pas le feutre:

Mardi suivant: pas moi qui propose en premier. Si personne ne propose avant 18 h, on dîne ensemble et on raye la croix. — C.

Sandrine colla le post-it sous la première croix barrée. Elle n’effaça rien. Elle se versa un verre d’eau, sourit sans témoin, et se demanda si, le prochain mardi, elle oserait écrire un prénom qui ne serait ni le sien ni le sien à lui — ou si elle oserait, pire, ne rien écrire et garder le dîner.

Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 3 quand il paraîtra.

Un couple qui se redécouvre a encore besoin de règles dites à voix haute. Rencontres couples.

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