Le mot de passe arrivait en trois caractères banals, puis une majuscule, puis l’année de leur emménagement. Noémie, vingt-huit ans, le copia sans sourire. Sur la table basse de l’appartement croix-roussien, la tablette encore chaude montrait une notification orange: profil presque prêt.
Olivier, quarante et un ans, était dans la cuisine ouverte, dos à elle, en train de couper des tomates trop mûres. Il avait dit: « Je te l’envoie, comme ça tu peux regarder ce soir si tu veux. On n’est pas obligés de publier. » Phrase propre. Phrase de quelqu’un qui avait déjà passé une heure seul dans le brouillon.
Elle colla le pouce sur le lecteur. L’appli s’ouvrit sur leur photo de randonnée: elle en polaire, lui avec le sac trop plein, un col sous un ciel bas. En dessous, la bio.
Couple Lyonnais. Ouverts. Elle 28, lui 41. On cherche une femme pour du plaisir sans prise de tête, discrétion exigée, idéalement 25-35.
Noémie lut deux fois. Le « on » la frappa plus fort que le reste. Elle n’avait pas dit « on cherche une femme ». Elle avait dit, dimanche sur le canapé: on regarde comment ça marche, on écrit ensemble, on ne croise personne tant qu’on n’a pas les mêmes mots.
Elle fit défiler les cases. Genre recherché: femme. Configuration: couple cherche. Une case « disponible en semaine » était cochée. Une autre, « échange de messages d’abord », l’était aussi — seule concession à la lenteur. Aucune case « les deux présents à chaque décision ».
Olivier posa l’huile sur le plan de travail.
— Tu es dedans? demanda-t-il sans se retourner.
— Je suis dedans.
Il s’essuya les mains, s’approcha, s’arrêta quand il vit son visage. Pas de larmes. Juste cette immobilité qu’elle gardait en réunion quand un prestataire inventait un délai.
— Tu as lu la bio.
— J’ai lu la bio. Et les cases. Tu as écrit « on » pour un désir que tu as coché seul.
Il s’assit sur le bord du canapé, pas tout contre elle. Bon réflexe, mauvais timing.
— J’ai mis un point de départ. Pour ne pas rester trois mois sur une page blanche. Tu pouvais tout modifier.
— Un point de départ, ce n’est pas un monologue prérempli. Dimanche, on a dit: critères à voix haute, à deux. Pas: Olivier avance, Noémie valide comme une relectrice.
Il passa la main dans ses cheveux. Sur le bois clair, l’anneau d’eau de son verre s’étalait un peu.
— J’avais peur que tu te braques si je disais femme trop tôt. Que tu entendes « tu ne suffis pas ».
— Là, j’entends « j’ai déjà choisi à ta place ». C’est différent. Et ce n’est pas mieux.
Silence. Dehors, un tram grinça plus bas sur les pentes. Noémie posa la tablette entre eux, écran encore allumé, bio visible. Elle ne la retourna pas. Elle voulait que le texte reste un objet, pas un soupçon flottant.
— Je ne t’accuse pas d’avoir déjà écrit à quelqu’un, dit-elle. Je regarde l’historique: zéro conversation. Tant mieux. Le problème n’est pas le scandale. C’est le formulaire.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse? Tout effacer?
— D’abord, tu écoutes ce que j’ai lu, sans te défendre. Ensuite on décide si on continue.
Il hocha la tête. Elle lut à voix haute, lentement, comme on lit un contrat avant signature. À chaque phrase, elle marquait une pause. Quand elle arriva à « idéalement 25-35 », elle leva les yeux.
— J’ai vingt-huit ans. Tu m’as mise dans la fourchette comme preuve de cohérence, ou tu cherches quelqu’un qui me ressemble assez pour que ce soit simple?
Olivier rougit. Pas de mensonge facile disponible.
— J’ai mis une fourchette parce que les menus en demandent une. Je n’ai pas pensé que tu te lirais dedans comme un critère de remplacement.
— Justement. Tout ce qu’on écrit sans y penser devient une intention dès que c’est en ligne.
Elle posa un doigt sur la case cochée « couple cherche femme ».
— Moi, dimanche, j’étais à: regarder des profils, comprendre le ton, peut-être discuter. Pas à: chercher une femme. Le mot chercher change la nuit. Il transforme une curiosité en mission.
— Et toi, tu cherches quoi, alors? demanda-t-il. Pas pour te piéger. Pour savoir si on n’est pas déjà sur deux applis mentales différentes.
Noémie inspira. C’était la question qu’elle avait évitée en rangeant la vaisselle dimanche.
— Je cherche à savoir si on peut désirer hors de nous sans que l’un devienne le secrétaire de l’autre. Je ne sais pas encore si mon corps dit oui à une troisième personne. Je sais que mon corps dit non à un profil qui me parle au pluriel sans m’avoir demandée.
Olivier regarda ses propres mains, encore un peu brillantes d’huile.
— J’ai foiré le cadre. Pas l’envie d’en parler. L’envie d’en parler m’a fait aller trop vite sur les cases.
— Alors on ralentit pour de vrai. Proposition: on change le mot de passe maintenant. Un nouveau, qu’on écrit tous les deux sur le même papier, qu’on déchire après l’avoir mémorisé. Plus de « je t’envoie le code pendant que je coupe des tomates ».
Il cligna des yeux.
— Tu ne veux plus me faire confiance?
— Je veux une confiance qui ne dépend pas d’un accès solo. Le mot de passe partagé, ce n’était pas un cadeau. C’était une tentation de rédiger l’autre.
Il réfléchit, puis tendit la main vers la tablette, s’arrêta.
— Je te laisse ouvrir les paramètres. Tu tapes. Je regarde. Je ne touche pas.
Elle apprécia le geste plus qu’une excuse longue. Dans réglages, elle lança la modification. Olivier dicta trois syllabes absurdes; elle en ajouta deux; ensemble ils collèrent un chiffre qui n’était la date de rien. Elle valida. La session se ferma. L’écran demanda le nouveau code. Elle le saisit, le lui montra une fois, l’effaça de la note collée mentalement sur le frigo qu’elle n’écrirait pas.
— Règle un, dit-elle. Aucun message sortant sans lecture à deux, le téléphone ou la tablette au milieu de la table, pas dans une poche.
— D’accord. Règle deux: la bio se réécrit ce soir, phrase par phrase. Si l’un dit non à un mot, le mot saute. Pas de « on verra plus tard ».
— Règle trois: on ne publie rien ce mercredi. Brouillon seulement. Si demain l’un des deux se réveille avec la nausée, on archive le compte.
— Marché. Et règle quatre, ajouta-t-il, plus bas. Si c’est moi qui ai poussé les cases par peur, je n’ai pas le droit de te coller l’étiquette de celle qui freine. Freiner, ce n’est pas trahir.
Noémie sentit quelque chose se desserrer sous la cage thoracique. Pas le désir d’une inconnue. Le désir de rester une équipe avant d’être une annonce.
— Encore une chose. La fourchette d’âge: on l’enlève, ou on la justifie sans me mettre en modèle. Et « sans prise de tête »: ça sort. Je refuse d’attirer quelqu’un en promettant que ce sera léger par défaut. Léger, ça se vérifie. Ça ne s’écrit pas en slogan.
Olivier hocha la tête, prit le stylo du courrier, griffonna sur un ticket de caisse: pas de slogan. mots lents.
Ils s’installèrent à la table de la cuisine, tablette entre l’huile et les tomates oubliées. Noémie ouvrit la bio, sélectionna tout, effaça. L’écran devint blanc. Le blanc faisait moins peur que le « on » mensonger.
— Je commence, dit-elle. « Couple à Lyon. On explore l’idée de rencontrer une personne, peut-être une femme, sans rien avoir décidé hors écran. »
— Trop long, dit-il. Mais honnête. On garde « peut-être ». On enlève la mission.
Ils écrivirent. Raturèrent. Olivier proposa « complicité »; Noémie le biffa: trop pub. Elle proposa « on répond à deux »; il garda. Quand ils arrivèrent à ce qu’ils ne cherchaient pas, elle dicta:
— Pas de profil qui nous parle seulement à l’un de nous. Pas de rendez-vous improvisé. Stop dit stop, y compris après un oui de la veille.
Il tapa, relut, poussa la tablette vers elle. Elle relut. Ses épaules redescendirent d’un cran.
— Ça, je peux le signer.
— Et le désir? demanda-t-il. Pas le formulaire. Toi.
Elle le regarda vraiment. Quatre ans de couple, les courses, les randonnées, les nuits où le sexe était simple et celles où il n’y en avait pas. Elle prit sa main, la guida contre sa nuque, pas plus bas.
— Mon désir, ce soir, c’est que tu me voies comme co-auteure, pas comme alibi photogénique. Si une troisième personne existe un jour, elle arrivera sur une phrase qu’on aura dite ensemble. Pas sur un mot de passe que tu m’auras refilé entre deux tomates.
Il se pencha, attendit. Elle hocha la tête. Le baiser fut lent, presque sérieux, goût de l’eau du robinet et de la peur digérée. Sa main à lui demanda avant de glisser sous le pull; elle dit oui; quand il accéléra, elle posa deux doigts sur son poignet, et il s’arrêta net, reprit seulement quand elle ramena sa paume contre sa peau.
Plus tard, la tablette s’éteignit toute seule sur la table. Le brouillon n’était pas publié. Le nouveau mot de passe n’existait que dans deux mémoires. Olivier rangea les tomates devenues confiture potentielle; Noémie ouvrit la fenêtre sur la pente fraîche.
— Demain, dit-il, on relit à tête reposée. Si tu dis archive, j’archive. Sans procès.
— Demain, dit-elle. Pas ce soir dans le creux du lit pour me convaincre.
Elle laissa l’écran noir visible depuis le canapé. Image résiduelle: pas une inconnue, pas un plan. Juste un couple qui avait failli s’exposer au monde avant de s’être exposé l’un à l’autre.
La question n’était plus « est-ce qu’on ose un profil ». C’était: sauront-ils garder le pluriel honnête quand le premier vrai message d’une inconnue demandera une réponse rapide.
Fin — fiction, réservée aux adultes.
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