Le jour entra sans frapper, bande pâle entre les rideaux.
Sylvie, cinquante ans, ouvrit les yeux avant Antoine. Pendant trois secondes, elle chercha l’excuse habituelle des matins d’après: le vin, la solitude, le hasard. Rien ne vint. À sa place, le corps d’un homme de trente-trois ans dans son lit, une main encore près de sa hanche, la bouche entrouverte, ridiculement paisible.
Elle se leva sans bruit, enfila une chemise trop grande, traversa le salon encore marqué de la veille: deux verres sur la table basse, le manteau d’Antoine sur la chaise, son dossier de plaidoirie non relu. Dans la cuisine, elle fit le café trop fort exprès. L’odeur remplit l’appartement comme une preuve supplémentaire que la nuit n’avait pas été un rêve bien rangé. Quand elle revint, Antoine était assis contre l’oreiller, cheveux en bataille, vigilant déjà.
— Tu veux que je parte? demanda-t-il tout de suite. Sans drame.
— Non. Sauf si tu le veux.
— Je ne le veux pas. Je voulais juste ne pas occuper ton vendredi par défaut.
Sylvie lui tendit une tasse, s’assit au bord du matelas. La règle du matin, elle l’avait posée la veille; il fallait la tenir maintenant, à jeun, sans le flou du désir.
— Pas d’excuse, rappela-t-elle. Si c’était bien, on le dit. Si une peur revient, on la nomme.
Antoine but une gorgée, brûla sa langue, jura tout bas. Elle sourit.
— C’était bien, dit-il. Pas « bizarre mais chouette ». Bien. J’ai eu peur en m’endormant de me réveiller en élève. Je ne le suis pas. Toi?
— Bien aussi. J’ai eu peur de me réveiller en mentor qui regrette d’avoir ouvert la porte. Je ne le suis pas. J’ai désiré un homme. Tu es resté un homme. Point.
Il posa la tasse sur la table de nuit, prit sa main. Ses doigts sentaient encore un peu le savon de la veille.
— J’ai aussi peur du dehors, ajouta-t-il. Pas de toi. Des phrases. Maman. Fils. Mentorat. Tout le zoo.
— Le zoo existe. On l’a déjà croisé deux fois. On a corrigé. On corrigera encore. Ou on partira de la pièce. Ce n’est pas à toi de devenir plus jeune pour me protéger, ni à moi de devenir plus dure pour te prouver quelque chose.
Antoine hocha la tête, souligné d’un soulagement visible.
— On se revoit?
— Oui. Pas tous les soirs. Pas une reconstruction de vie express. Un prochain rendez-vous qu’on choisit. Si l’un des deux sent le rôle revenir, on le dit avant de se toucher.
— Marché.
Ils s’embrassèrent, haleine café, désir plus calme, encore présent. Sylvie s’écarta la première, non par rejet: par précision.
— Douche. Ensuite petit-déjeuner dehors. Public. Comme le jeudi, sans table 14 pour nous inventer une histoire.
— Tu ne veux pas cacher ça dans l’appartement?
— Je ne veux pas l’exhiber non plus. Je veux juste ne pas en avoir honte. Nuance.
Sous la douche, l’eau chaude lui détendit la nuque. Elle repassa la nuit sans la transformer en légende: les rires, la blague du bar, la main à sa nuque, le plus lent, le silence bon après. Quand elle sortit, Antoine avait plié sa chemise, pas en fuite: en ordre. Ses chaussures attendaient près de la porte sans urgence. Il lui sourit comme quelqu’un qui reste dans la pièce même après le café.
— Café dehors? proposa-t-il. Je paie le mien. Tu paies le tien. On garde la jurisprudence des additions.
— Jurisprudence acceptée.
Au café du coin, le serveur ne fit aucune remarque. Tant mieux. Ils prirent une table près de la vitre, pas cachés, pas en démonstration. Sylvie commanda des œufs; Antoine aussi, puis un jus d’orange qu’il regretta d’un demi-sourire (« trop dimanche »). Elle parla d’une audience reportée, lui d’un client qui voulait tout pour hier. L’ordinaire revenait, et le désir s’y logeait sans demander une catégorie.
Une fois, la main d’Antoine trouva la sienne sur la table; elle la laissa, puis la retira pour beurrer une tartine, puis la reprit. Pas de symbole. Du rythme. — Une question, dit-il en essuyant sa bouche. Si on continue, mon âge va retraverser la conversation. Le tien aussi. On fait quoi?
— On le traverse sans s’y installer. Comme une rue bruyante. On n’en fait ni un temple ni un tabou. Et on n’en fait surtout pas le seul sujet intéressant entre nous.
— Ça me va. Autre question, plus bête: je peux t’écrire cet après-midi sans jouer au cool?
— Tu peux m’écrire. Sans roman. Une phrase vraie suffit.
Avant de se séparer vers le métro, ils restèrent une minute sur le trottoir, ni l’un ni l’autre pressé de transformer le matin en adieu stratégique.
— Si tu as un doute cet après-midi, dit Sylvie, écris le doute. Pas une blague pour le masquer. — Si tu as un doute, fais pareil. Je préfère une phrase sèche à un silence élégant.
Elle l’embrassa sur la bouche, bref, public, choisi. Un livreur passa sans regarder. Paris avait d’autres urgences. Antoine partit d’un côté, elle de l’autre.
Dans son téléphone, elle effaça le rappel désir sans rôle et en écrivit un autre, plus simple: revoir Antoine — date à fixer. Pas de cœur. Pas de compte à rebours. Puis elle ouvrit enfin sa plaidoirie, sur un banc, et travailla vingt minutes pour prouver à son cerveau que sa vie n’avait pas basculé en feuilleton. En passant plus tard devant le restaurant de la table 14, elle ne s’arrêta pas. Son mardi pourrait revenir, seul ou non. L’âge, lui, resterait. On ne le demanderait plus pour en faire un scénario. On le saurait, comme on sait la pluie, et on sortirait quand même.
L’après-midi, entre deux appels, un premier message d’Antoine: Toujours pas d’excuse. Elle répondit sans attendre une heure pour faire la fière. La fière l’avait assez ralentie dans d’autres vies.
Le soir: Toujours bien. Semaine prochaine?
Elle: Toujours bien. Mardi sauf audience. Je te dis où.
Pas la table 14. Un autre endroit. Une autre chance de se choisir sans rôle. Avant de dormir seule, elle changea les draps, non pour effacer, pour aérer. Sur l’oreiller d’à côté, une odeur faible de sa peau faisait encore signe. Sylvie s’endormit sans plaidoirie intérieure. Le matin sans excuse avait tenu jusqu’à la nuit. C’était déjà une jurisprudence.
Fin — fiction, réservée aux adultes.
Désir sans rôle assigné: c’est aussi ça, hors fiction. Rencontres cougar.