Histoire fictive. Toute ressemblance serait un hasard de lecture — et non, je ne suis pas la femme au volant.
La pluie tapa d’abord le toit, puis le pare-brise, régulière, sans drame.
Sur l’écran du téléphone collé au câble, le titre de la playlist s’afficha en lettres banales: sans nostalgie. Sandrine, cinquante-huit ans, démarra. Rue du Faubourg-Saint-Denis, mercredi presque vingt-trois heures. L’habitacle sentait le cuir un peu froid et le fond de café oublié dans le porte-gobelet. À côté d’elle, Clément boucla sa ceinture trop vite, comme s’il pouvait rattraper quelque chose.
— Tu n’étais pas obligée, dit-il.
— Les taxis ce soir, c’est une loterie. Je te dépose près du métro, pas chez toi. Ensuite je rentre.
Il hocha la tête. Clément, trente-sept ans, avait encore la badge plastifiée du plateau glissée dans la poche de son blouson. Régisseur lumière. Elle, directrice de production. Toute la soirée, ils avaient parlé angles, retards, un projecteur capricieux. Rien d’autre. Ou presque: deux regards trop longs près du buffet, une blague coupée net parce qu’un client s’approchait.
La première chanson n’était pas un tube des années quatre-vingt. Pas un hymne « de son époque ». Une guitare sèche, une voix contemporaine, un tempo qui collait à la pluie. Sandrine baissa un cran. Elle avait fait cette liste le matin, seule, pour le trajet bureau-maison. Pas pour un passager.
Clément regarda l’écran, puis sa main. Elle le vit hésiter avant même qu’il bouge.
— Je peux… mettre autre chose? proposa-t-il. Enfin, si tu veux du plus… actuel. Je ne veux pas que tu te forces.
La phrase tomba mal. Pas méchante. Pire: prévisible.
Sandrine ne toucha pas au volume. Elle attendit le feu rouge, freina, et tourna la tête.
— Si tu changes la musique pour me « moderniser », on s’arrête ici. Je ne suis pas une auditrice captive d’un jeune DJ sauveur. Et si tu cherches la mentore qui te raconte « mon époque », tu te trompes de voiture.
Il rougit. Pas de théâtre: une chaleur nette aux oreilles.
— Merde. Oui. C’était ça. La panique du rôle. J’ai failli faire le mec qui prouve qu’il est d’aujourd’hui. Idiot.
— Tu n’es pas idiot. Tu es exact dans ton métier et maladroit dès que ça devient personnel. Moi pareil, inversé.
Le feu passa au vert. Elle repartit. Les essuie-glaces balayaient un reflet orange de feux sur le capot mouillé. Clément laissa ses mains sur ses genoux, loin du téléphone.
— La playlist est à moi, reprit-elle. Elle s’appelle comme ça parce que je refuse de me servir du passé comme costume. Ni pour séduire. Ni pour me rassurer. Tu l’écoutes ou on roule en silence. Les deux me vont.
— J’écoute, dit-il. Sans toucher.
Ils avancèrent vers le nord, files lentes, freins qui grincèrent une fois. Sandrine sentit le désir lui coller sous la poitrine depuis le moment où, en rangeant les boîtiers de scène, Clément lui avait demandé son avis sans la flatter. Pas « vous avez l’air d’une femme qui… ». Juste: « tu valides le plan lumière B? » Le tutoiement de plateau. Propre. Professionnel. Et puis, dans l’escalier de service, ce silence qui n’avait plus rien de technique.
— Je peux être direct sans transformer ça en audition? demanda-t-il.
— Essaie. Je saurai dire stop.
— J’ai envie de toi. Pas en théorie. Depuis l’escalier. Et j’ai la trouille que ça sonne comme le gars qui collectionne une femme plus âgée, ou comme celui qui veut qu’on lui « apprenne ».
Elle sourit sans douceur décorative. La phrase lui faisait du bien parce qu’elle nommait le piège avant de s’y asseoir.
— Si tu cherches une initiation, Clément, tu descends au prochain feu. Je ne corrige personne au lit. Je ne suis pas un trophée à raconter samedi. J’ai cinquante-huit ans, un métier, un fils adulte, et zéro patience pour les costumes d’écart d’âge.
— Je ne veux ni leçon ni samedi héroïque. Je veux toi. Sandrine. La femme qui a envoyé balader le client quand il a parlé aux stagiaires comme à du mobilier.
Elle ralentit près d’une place libre, hésita, puis se gara le long du trottoir, clignotant, moteur encore allumé. La pluie dessinait des traits sur les vitres. Autour, la rue restait banale: un livreur sous capuche, un bus qui soufflait.
— Moi aussi j’ai envie de toi, dit-elle. Et j’ai une limite nette: pas ce soir dans cette voiture. Pas de preuve rapide pour calmer la peur. Pas chez moi non plus « pour un verre » qui ment. Si on continue, ce sera dit, daté, et chacun pourra partir avant le premier café.
Clément inspira. Il n’argumenta pas le corps. Ça comptait plus qu’un compliment sur sa bouche ou ses mains.
— D’accord. Alors je propose autre chose. Samedi, 11 h, café en terrasse couverte près de Stalingrad. Public. On peut rester vingt minutes et se dire que c’était une erreur élégante. On peut aussi rester deux heures. Si tu annules, tu envoies un message. Pas de silence. Si j’annule, pareil. Et là, tout de suite, je te demande seulement: est-ce que je peux t’embrasser une fois, ici, ceinture encore bouclée, avant que tu redémarres? Un oui ou un non. Pas un « on verra bien ».
La proposition était compréhensible. Elle pouvait dire non, le déposer, rentrer avec sa playlist et le soulagement propre des refus clairs. Elle pouvait accepter un baiser sans vendre la nuit.
— Oui, dit-elle. Une fois. Tu ne glisses pas la main sous mon manteau. Tu ne transformes pas ça en scène pour te rassurer.
— Marché.
Il se pencha sans la coincer contre la portière. Elle tourna le visage. Le baiser fut bref, net, assez appuyé pour ne pas être une bise de collège, assez court pour rester un choix. Goût de pluie sur sa lèvre à lui, odeur de laine humide, chaleur précise. Aucun rôle: ni élève, ni mentore, ni démonstration pour le rétroviseur.
Quand ils se séparèrent, la playlist enchaîna une autre piste, toujours sans slogan d’époque.
— Mon numéro, dit Sandrine. Elle le dicta pendant qu’il le notait dans son téléphone, pas sur un ticket de métro digne d’un film médiocre. Tu m’envoies ce soir: « rentré, à samedi si tu veux encore ». Pas de roman. Pas de photo. Si je réponds « encore », c’est encore. Si je réponds « non », c’est non. Si je ne réponds pas avant demain midi, tu arrêtes d’interpréter: c’est non, sans drame.
— Compris.
Elle redémarra. Ils roulèrent encore dix minutes sans se toucher. Près de la station, elle s’arrêta où le trottoir élargissait.
— Clément.
— Oui?
— Ne m’appelle pas « madame » pour jouer. Ni « ma cougar ». Si un jour tu as besoin d’un mot, utilise mon prénom. Ou tais-toi et demande.
— Sandrine, dit-il, comme on valide une règle. Samedi, 11 h, terrasse. Ou un message clair.
Il ouvrit la portière. L’air humide entra d’un coup. Il ne se pencha pas pour un second baiser « pour la route ». Il ferma proprement, traversa sous la pluie, se retourna une fois sur le trottoir: un homme de trente-sept ans trempé jusqu’aux épaules, badge encore dans la poche, sans mime de destin manqué.
Sandrine attendit qu’il disparaisse dans la bouche du métro. Puis elle baissa le volume d’un cran, pas pour effacer la soirée, pour la garder à sa taille. Sur l’écran, le titre restait là: sans nostalgie. Elle n’y toucha pas. Dans le reflet mouillé de la vitre conducteur, elle se vit telle quelle: cinquante-huit ans, rouge un peu déplacé par un baiser honnête, moteur au ralenti, promesse datée. Pas une aventure de voiture. Un choix qui avait refusé le costume pour garder possible le samedi.
Elle engagea la première. La pluie suivit. La playlist aussi.
Fin — fiction, réservée aux adultes.
Si ce qui t’a retenu, c’est le désir sans rôle d’âge ni chantage de playlist, les rencontres cougar gagnent à rester aussi nettes hors fiction. Voir les rencontres cougar.