Les volets bleus étaient ouverts.
Isabelle, cinquante ans, posa ses sacs sur le gravier et resta plantée devant la façade. La maison de juin, celle de sa mère puis d’elle, aurait dû dormir volets clos jusqu’à son arrivée. Au lieu de ça, le bleu délavé montrait le salon, et la porte de la cuisine, côté jardin, battait mollement dans le vent de l’île.
Elle entra par là, clés encore au poing. L’air sentait le savon noir et le thym. Sur la table: un seau, une éponge, un verre d’eau à moitié plein encore frais.
— Il y a quelqu’un?
Des pas dans l’escalier. Un homme descendit, torchon sur l’épaule, quarante et un ans, short de travail, t-shirt poussiéreux.
— Désolé, dit-il. Je finissais les volets du haut. L’agence m’a demandé d’aérer avant votre arrivée. Vous êtes en avance.
— D’une heure. Et l’agence ne m’a rien dit.
— Éric. Menuiserie du port. Votre mère m’appelait pour les gonds. Après… on a continué sur devis.
Isabelle posa les clés plus fort qu’elle n’aurait voulu.
— Isabelle. La fille. Celle qui paie encore l’assurance.
Il sourit sans en faire une séduction. Elle nota la distance: il resta près de l’escalier, pas au milieu de sa cuisine.
— Je peux finir et m’en aller. Ou revenir demain si les volets du pignon coincent encore.
— Finissez. Mais la prochaine fois, un message. Entrer dans une maison fermée, même pour l’aérer, ça se dit.
— Vous avez raison. Désolé.
Il remonta. Elle entendit le bois, le cliquetis, sa voix qui jurait tout bas contre une penture. Elle rangea le frais, ouvrit une bouteille d’eau, et se surprit à écouter plus que nécessaire.
Elle monta à son tour, s’arrêta sur le palier. Il était accroupi devant le volet du pignon, tournevis entre les dents, dos marqué de sel séché.
— Je peux? demanda-t-elle. — Oui. Tenez ça.
Il lui tendit le volet. Leurs doigts se touchèrent sur le bois chaud. Ni l’un ni l’autre ne fit durer. Ensemble, ils alignèrent la lame; le loquet claqua net.
— Vous faites ça depuis longtemps? — Les maisons, oui. Les entrées non annoncées, j’essaie d’arrêter. — Bien. Moi j’essaie d’arrêter de prendre les hommes utiles pour des meubles. — On est quittes, alors.
En bas, elle lui tendit l’eau. Ses mains étaient marquées de peinture bleue claire.
— Buvez. Vous avez laissé un verre, mais celui-là est à vous sans ambiguïté.
— Merci.
Ils restèrent un moment sous le porche. Le soleil de fin d’après-midi allongeait les ombres des tamaris. Isabelle sentit le désir arriver de biais: pas le cliché du jeune artisan, juste un homme compétent dans sa maison trop pleine de morts et de vacances.
— Vous restez tout juin? demanda-t-il.
— Oui. Seule. Enfin: sans mari, sans enfants à gérer. Des amis le week-end prochain peut-être.
— Si vous avez besoin d’un bras pour le marché ou d’un avis sur la charpente, mon numéro est sur le devis dans le tiroir. Pas d’obligation.
— Je n’aime pas les bras qui s’inventent indispensables.
— Moi non plus. Je préfère les portes qui ferment droit.
Elle rit, surprise. Il rangea son seau.
— Je peux revenir samedi matin pour le pignon? Dix minutes. Après le marché, si vous y allez, on se croise ou pas.
— Samedi, dit-elle. Pas d’entrée sans que je sois là. Et pas de ton « je m’occupe de tout, madame ».
— Jamais « madame » sur ce ton. Isabelle.
— Mieux.
Il hésita, le seau contre la hanche.
— Une bière, un jour, si vous voulez. Pas ce soir. Pas comme paiement pour les gonds. — Un jour, peut-être. Si c’est une bière et pas une leçon de charpente. — Juste une bière.
Il partit à vélo sur le chemin blanc. Elle referma la cuisine, puis rouvrit les volets du salon d’un cran. Sur la table, elle jeta le verre qu’il avait laissé, lava le sien.
Le soir, elle mangea des tomates dehors. Les volets claquèrent une fois dans le vent; elle alla les caler. Pas de fantôme. Juste du bois, du sel, et un numéro dans un tiroir qu’elle n’ouvrit pas encore. Elle s’endormit dans la chambre du fond, fenêtre ouverte sur le jardin, en se disant que samedi n’était pas un rendez-vous — et en sachant que c’était déjà un choix.
Fin de l’épisode 1 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 2 — Le marché du samedi.
Une maison qui s’ouvre n’est pas une invitation automatique. Rencontres cougar.