🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

La maison de juin — épisode 3 : Le dîner des amis

Le dîner des amis avait une odeur de poulet rôti et de mensonge possible.

Isabelle, cinquante ans, sortit l’enveloppe de sous le pot de confiture, la relut une dernière fois — dîner — dire la vérité aux amis — et la déchira au-dessus de l’évier. Le papier mouillé colla à l’acier. Dehors, sur le gravier d’Ars-en-Ré, une voiture de location cracha du calcaire. Claire et Marc, Paris dans les valises, déjà trop bruyants pour l’île.

— T’as maigri, lança Claire en l’embrassant. Ou c’est la lumière du sel. — C’est le sel, dit Isabelle. Entrez avant que les moustiques votent.

Marc posa deux bouteilles sur la table de la cuisine, salua les volets bleus comme on salue un mort de la famille.

— Toujours aussi beaux. Ta mère aurait aimé les voir ouverts. — Elle les ouvrait trop, répondit Isabelle. Moi j’apprends.

Elle avait envoyé le message le matin: Ce soir 20 h. Tu viens en invité. Pas d’outil. Si tu changes d’avis, dis-le avant qu’ils posent les valises. Éric avait répondu: J’arrive à 20 h 05. Pas de seau.

Claire fouilla déjà le frigo.

— Y a de la bière en canette. Tu te mets au foot? — J’ai eu de la visite, dit Isabelle. Un homme. Quarante et un ans. Menuisier du port. Il s’appelle Éric. Il vient dîner. Ce n’est pas mon artisan de service et ce n’est pas un secret de tiroir.

Le silence dura le temps d’un bouchon de vin mal tiré. Marc sourit trop vite.

— Ah. Le fameux devis. — Non, dit Isabelle. L’invité. Si tu le traites comme un devis, tu te sers ailleurs.

Claire leva les mains.

— OK. Pas de blague de chantier. Mais tu savais que je vais calculer l’écart d’âge dans ma tête. — Calcule. Ensuite tu le regardes comme une personne. Ou tu dors à l’hôtel.

On frappa à la porte de la cuisine — pas l’entrée officielle, la porte qu’il connaissait. Éric, quarante et un ans, chemise boutonnée, une bouteille ordinaire à la main, les cheveux encore humides. Pas de peinture bleue. Pas de short de travail.

— Isabelle. Et… bonsoir. — Claire. Marc. Amis de Paris. Éric. Pas mon fils, pas mon projet d’été, pas le gars qui répare pour mériter son assiette.

Éric tendit la bouteille à Marc sans s’excuser d’exister.

— J’ai mis mon meilleur jean. C’est tout le protocole que j’ai.

Marc rit pour de vrai. Claire serra la main d’Éric un peu trop longtemps, puis se reprit. On passa à table dehors, sous la guirlande que la mère d’Isabelle avait laissée comme une menace festive. Le poulet, les tomates du marché, le pain trop cuit d’un côté. La conversation tenta d’abord le safe: la location de voiture, le vent, un collègue de Marc.

Puis Claire, à demi-plein de rosé:

— Et vous vous êtes rencontrés comment? Sans la version LinkedIn.

Éric regarda Isabelle. Elle aurait pu répondre à sa place. Elle attendit.

— J’aère des maisons pour une agence, dit-il. La sienne était en avance d’une heure. Elle m’a rappelé que même pour aérer, on prévient. Depuis, je préviens. On s’est croisés au marché. On a partagé des fraises et une bière. Rien d’héroïque.

— Et le baiser? demanda Claire, trop directe.

Isabelle posa sa fourchette.

— Claire. — Quoi? Tu as dit la vérité. La vérité a des lèvres.

— Oui, dit Isabelle. On s’est embrassés. Lentement. Il a demandé. J’ai dit oui. Je peux encore dire non demain. Ça te va comme version non LinkedIn?

Marc servit de l’eau, utile pour une fois.

— Désolé, murmura-t-il à Éric. Elle fait ça quand elle aime quelqu’un: elle teste le décor. — Je préfère un test qu’un silence poli, répondit Éric. Par contre, je ne suis pas le numéro du devis. Si on parle charpente toute la soirée, je rentre.

— Marché, dit Isabelle. Personne ici n’a commandé un audit de toiture.

Le dîner trouva son rythme. Éric parla de l’île sans folklore; Isabelle de son travail d’éditrice sans se draper en mentor. Une fois, Marc glissa « ton jeune homme » en riant; Isabelle le corrigea net:

— Éric. Son prénom. Merci.

Plus tard, Claire aida à débarrasser. Dans la cuisine, bas, elle toucha le bras d’Isabelle.

— Je m’inquiète. Pas de son âge. De toi. Tu reviens seule en septembre et lui reste ici avec les gonds des autres. — Possible. Ou pas. Ce soir, je ne gère pas septembre. Je gère l’assiette et le fait de ne pas le cacher. — Tu l’aimes? — Je le désire. Je le respecte. Le reste s’écrira sans comité d’amis.

Claire hocha la tête, moins soldat.

— OK. Je retire le calculatrice. Mais si mon regard dérape encore, tu as le droit de me jeter le sel.

Dehors, Marc montrait à Éric la ligne d’arbres comme s’il en était propriétaire. Isabelle les rejoignit avec le café. La nuit sentait le thym et le gravier tiède.

— Je devrais y aller, dit Éric vers onze heures. Tôt demain, atelier. — Tu peux rester finir ton café, dit Isabelle. Ensuite je te raccompagne jusqu’au vélo. Pas plus. Mes amis dorment dans la chambre d’amis. Toi, pas ce soir — pas par honte: par clarté. Je ne te glisse pas sous le toit comme un secret pendant qu’ils sont là.

Il sourit, soulagé d’une règle lisible.

— Clarté. J’aime. Message avant d’entrer, toujours? — Toujours. Même pour un café.

Claire et Marc s’étaient éloignés vers les volets du salon, feignant d’admirer le bleu. Isabelle avança d’un pas.

— Je peux t’embrasser devant la maison? Pas pour eux. Pour moi. Tu dis non, tu pars avec ton café dans la gorge.

— Oui.

Le baiser fut bref, salé, sans démonstration. Quand ils se séparèrent, Marc ne dit rien. Claire non plus. Éric enfourcha le vélo, fit un signe de main ordinaire, et la lumière rouge derrière le frein disparut dans le chemin blanc.

À l’intérieur, Claire bâilla trop fort.

— Chambre d’amis comme prévu? — Comme prévu, dit Isabelle. Draps propres. Et demain matin, pas d’interrogatoire à jeun.

Seule un moment dans la cuisine, elle lava les canettes d’un geste machinal, puis s’arrêta. Sur le frigo, collé avec un aimant en forme de phare, elle laissa un mot pour elle-même: pas de secret sous leur toit — mon lit, mon choix, plus tard.

Dans le couloir, la porte de la chambre d’amis grinca. Marc appela:

— C’est quoi ce bruit de gond? Tu veux que je regarde?

Isabelle rit malgré tout.

— Non. Demain, s’il le faut, j’appelle quelqu’un. Par message. En prévenant.

Elle s’endormit dans la chambre du fond, fenêtre ouverte, le goût du café et du baiser encore là, avec une question neuve collée au plafond: quand les amis repartiraient, oserait-elle ouvrir la porte de sa propre chambre — et le dire assez tôt pour qu’Éric puisse encore choisir de ne pas monter.

Fin de l’épisode 3 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 4 — La chambre d’amis.

Épisode précédent.

Dire la vérité à table coûte moins cher qu’un devis honteux. Rencontres cougar.

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Série : La maison de juin · 6 min de lecture

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