Samedi matin, le marché d’Ars sentait le poisson et le café brûlé.
Isabelle, cinquante ans, avait failli rester chez elle. Le numéro d’Éric dormait encore dans le tiroir; le pignon pouvait attendre un autre jour. Puis elle avait pris le panier de sa mère, trop grand pour une seule personne, et s’était dit que les tomates ne s’achetaient pas par message.
Elle le vit avant qu’il la voie: quarante et un ans, chemise propre, filet de courses déjà lourd d’une baguette et d’un pot de confiture. Pas le short de travail. Pas le seau. Juste un homme local dans la file des huîtres, qui laissa passer une touriste pressée sans en faire un spectacle.
— Isabelle.
— Éric.
Ils se sourirent de côté, comme des gens qui avaient déjà partagé un volet et pas encore une bière.
— Le pignon, dit-elle. Tu voulais passer après.
— Oui. Si tu es là. Sinon je repasse.
— Je suis là. Après les courses. Pas d’entrée sans moi: ça tient toujours.
— Ça tient.
Une femme derrière eux toussa pour la file. Ils avancèrent d’un pas. Isabelle prit une douzaine; Éric n’en prit pas, déjà servi ailleurs. Sur le trottoir, entre deux stands de fleurs fanées trop tôt, il lui montra un panier de fraises sans les lui offrir comme un cadeau.
— Celles-là, ce matin. Si tu en veux. Sinon je les mange ce soir en regardant un match nul.
— J’en prends la moitié. On partage le prix, pas le scénario.
— Marché.
Ils payèrent, rirent d’un billet froissé, et se séparèrent pour finir chacun leur tour: elle le fromage, lui le vin ordinaire. Personne ne les présenta. Personne n’avait à le faire. Pourtant, près de la boulangerie, un couple d’un certain âge la regarda une seconde de trop quand Éric lui tendit le filet pour qu’elle y glisse le pain. Isabelle soutint le regard sans défier, juste présente. Le couple revint à ses croissants.
Sur le chemin blanc, le panier cognait sa hanche. Éric roulait à côté à vélo, lent, sans jouer l’escorte.
— Tu n’es pas obligé de me ramener, dit-elle. — Je ne te ramène pas. J’ai un pignon à voir. Même route.
Chez elle, les volets bleus étaient ouverts comme la veille. Elle posa les sacs sur la table de la cuisine, but un verre d’eau, et monta derrière lui jusqu’au pignon. Il travailla vite, sans monologue. Elle tint le volet une fois, leurs doigts se frôlèrent encore; encore une fois, ni l’un ni l’autre n’en fit un événement.
En bas, elle sortit deux bières du frigo. Pas une leçon de charpente. Juste des canettes froides sous le porche.
— Un jour, avait-il dit. C’est aujourd’hui, si tu veux. Tu peux aussi partir avec ton outil et ta confiture. — Je veux rester. Dix minutes. Puis je m’en vais, sauf si tu me dis autre chose.
Elle hocha la tête. Ils trinquèrent sans cérémonie. Le sel de l’île collait déjà aux lèvres.
— Au marché, dit-elle, on nous a regardés. — Je sais. J’ai l’habitude d’être le gars qui répare. Moins l’habitude d’être le gars à côté d’une femme qui n’a pas besoin qu’on la répare. — Bien. Parce que je ne cherche pas un fils de chantier ni un projet d’été pour me rajeunir. Si on continue, c’est deux adultes. Pas un rôle. — Deux adultes, répéta-t-il. Si je glisse vers le utile-et-discret, tu me stops. — Et si je glisse vers la patronne de maison, tu me stops.
Il but. Elle aussi. Le désir était là, net, sans urgence de lit: la chaleur du porche, le bruit d’un cycliste au loin, le panier encore plein sur la table.
— Des amis viennent dîner en semaine, dit-elle. Pas demain. Bientôt. Je ne t’ai pas inventé pour eux. Mais si tu es encore dans le paysage, je ne te cacherai pas non plus comme un devis honteux. — Préviens-moi du jour. Je ne m’invite pas. Et je ne joue pas le menuisier de service pour les divertir. — Marché. Tu viens en invité ou tu ne viens pas. Pas en pièce rapportée.
Éric posa la canette vide à côté de la sienne.
— Je peux t’embrasser? demanda-t-il. Ici. Maintenant. Tu dis non, je range mon vélo et le pignon est fini quand même.
Isabelle le regarda. Elle aurait pu rire pour alléger. Elle ne le fit pas.
— Oui. Lent. Et tu t’arrêtes si je recule.
Il s’approcha. Le baiser goûta la bière et le pain du marché, rien de théâtral. Elle ne recula pas. Quand ils se séparèrent, sa main à elle resta une seconde sur son avant-bras, puis retomba.
— Ça, dit-elle, ce n’était pas un devis. — Non.
Il partit peu après, comme promis, sans étirer la scène. Sur le gravier, il se retourna:
— Message avant d’entrer, la prochaine fois. Même pour un clou. — Surtout pour un clou.
Seule, Isabelle rangea les fraises, lava les canettes, et ouvrit enfin le tiroir du devis. Elle ne composa pas le numéro. Elle écrivit sur le dos d’une enveloppe: dîner — dire la vérité aux amis. Puis elle glissa l’enveloppe sous le pot de confiture, comme un poids sur une page trop légère.
Le soir, les volets claquèrent une fois. Elle alla les caler. Pas de fantôme. Juste le goût du baiser et la certitude que le prochain pas aurait des témoins.
Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 3 — Le dîner des amis.
Un marché, un baiser, encore des limites. Rencontres cougar.