🔞 Fiction — histoire imaginée par La Voisine. Personnages et situations inventés, adultes et consentants.

C’est moi qui choisis — épisode 1 : Le mot dans la cuisine

Le mot était déjà sur le frigo quand Philippe rentra.

Manon, trente ans, n’avait pas allumé la télé. Elle avait collé le post-it jaune pile entre la liste des courses et le carton du dentiste, écrit au feutre noir, lettres droites, sans cœur ni point d’exclamation:

CANDAULISME

Puis elle avait recommencé à couper les oignons, comme si le vocabulaire pouvait s’apprivoiser à force de larmes ordinaires.

Philippe, cinquante-cinq ans, posa ses clés dans le bol de l’entrée, retira ses chaussures, et s’arrêta net devant l’électroménager. Le sac de courses de Manon était encore sur la table. L’eau bouillait pour les pâtes. Rien d’autre n’indiquait une révolution, sauf ce rectangle jaune.

— C’est toi qui l’as mis, dit-il.

— Oui.

— Pas un article. Pas un lien. Le mot.

— Le mot. Je voulais le voir hors de ma tête. Et hors de ton historique de navigation, au cas où. Il sourit sans y arriver tout à fait. Depuis des mois, le sujet circulait entre eux par allusions, captures d’écran à moitié montrées, silences après l’amour. Jamais ce brut-là, dans la cuisine de Lille, un mardi.

— Tu peux l’enlever, dit Manon. On peut faire comme si c’était une blague de graphiste fatiguée. Je ne te poursuivrai pas avec.

Philippe s’approcha, lut encore une fois, ne toucha pas le post-it.

— Je ne veux pas faire comme si. J’ai peur de ce que je vais dire juste.

— Dis juste. Pas le scénario complet. Pas mon rôle écrit à ma place.

Il s’adossa au plan de travail, assez loin pour ne pas l’encadrer près des couteaux.

— Ça m’excite de t’imaginer désirée par un autre. Te regarder. Savoir que tu choisis. Et j’ai peur que tu croies que je te pousse, ou que je me retire, ou que tu deviennes un spectacle que j’organise.

Manon posa le couteau, s’essuya les doigts sur le torchon.

— Voilà pourquoi le post-it. Parce que si c’est ton film et que j’y joue, je refuse. Si c’est un fantasme qu’on regarde ensemble et que c’est moi qui choisis — qui, si, quand, jusqu’où — alors on peut en parler.

Le frigo ronronna, indifférent. Philippe hocha la tête lentement, comme on accepte une règle de sécurité qu’on aurait dû écrire plus tôt.

— Répète la phrase, demanda-t-il.

— C’est moi qui choisis.

— Encore.

— C’est moi qui choisis. Pas toi qui me présentes un homme comme un dessert. Pas moi qui dois « faire plaisir au couple » en avalant mon non.

— D’accord, dit-il. Et mon non à moi?

— Ton non arrête tout. Même si j’ai déjà envie. Même si l’autre est parfait sur le papier. On n’est pas un service de livraison de fantasmes.

Il avança d’un pas, s’arrêta.

— Je peux t’embrasser?

— Oui.

Le baiser goûta l’oignon et le soulagement. Manon sentit contre elle le désir de Philippe, évident, et aussi sa retenue: il ne glissa pas aussitôt vers un scénario parlé trop vite. Elle apprécia.

Quand ils s’écartèrent, elle montra le post-it.

— Limites, maintenant. Avant que ça devienne du porno de cuisine.

Ils s’assirent à table, pâtes oubliées. Manon prit le bloc notes des courses et écrivit au propre:

  1. Manon choisit les personnes et le rythme.
  2. Philippe peut dire stop à tout moment; Manon aussi.
  3. Rien de public non consenti; pas de collègues; pas d’amis proches pour commencer.
  4. Pas de photo envoyée sans double oui le jour même.
  5. Après chaque étape: parole le lendemain, même s’il ne s’est « rien passé ».

Philippe lut, ajouta:

  1. Philippe ne « caste » pas. Il peut dire son attirance, pas décider à la place de Manon.
  2. Si l’un des deux ment pour exciter l’autre, on arrête trois mois.

— Cruelle, dit Manon en souriant.

— Précise. J’ai assez menti par omission en gardant des onglets ouverts.

Elle tapota le stylo.

— Ce soir, on ne trouve personne. On ne scrolle pas comme des affamés. On finit les pâtes. On couche si on veut. Demain, si on est encore d’accord, on ouvre un compte ensemble. Téléphone dans ma main. Tu regardes. Tu ne swipes pas pour moi.

— Et si je panique demain?

— Tu le dis. On ferme. Le post-it peut redescendre.

Philippe regarda le frigo, puis elle.

— Le mot reste ce soir?

— Le mot reste. Comme le dentiste. Moins drôle, plus utile.

Ils mangèrent enfin, mal, en riant de peu. Sous la table, le genou de Philippe trouva le sien. Manon ne l’écarta pas. Plus tard, dans le canapé, lumières basses, ils parlèrent encore. Philippe raconta la première fois où il avait osé un demi-aveu après un film, la façon dont elle avait ri trop vite pour se protéger. Manon raconta la colère d’un soir où une phrase de lui l’avait fait se sentir « idée » plutôt que personne. Ils ne se jugèrent pas. Ils datèrent les peurs.

— J’avais peur que tu me trouves sale, dit-il. — J’avais peur que tu me trouves interchangeable, dit-elle. On a eu peur chacun de son côté. C’est déjà moins bête.

Elle posa la tête contre son épaule.

— Si demain on ouvre le compte et que mon estomac se noue, je ferme. — Si demain je deviens directif sans m’en rendre compte, tu me stops. Même sèchement. — Marché.

Dans la chambre, le désir fut plus net qu’à l’ordinaire, presque gêné de sa propre clarté. Manon garda le contrôle des gestes autant que des phrases: elle plaça sa main, ralentit, demanda. Philippe demanda aussi, ce qui n’était pas toujours son réflexe.

Quand elle jouit, ce ne fut pas « pour le fantasme »: ce fut pour le corps présent, le mot encore collé au frigo dans l’autre pièce, la promesse de ne pas être choisie à sa place. Après, dans le noir, Philippe murmura:

— Demain, le compte. Ta main. Si on refuse la première photo, on refuse. Titre possible: la photo qu’ils refusent.

Manon rit contre son épaule.

— Ne spoile pas la série.

— Désolé. Réflexe de mec qui organise.

— Réflexe à tuer tôt, dit-elle sans dureté. Demain, tu regardes. Je choisis.

Avant de dormir, Manon repassa dans la cuisine boire de l’eau. Le post-it jaune était toujours là, un peu de travers. Elle le redressa d’un doigt, sans le retirer. Philippe l’appela depuis la chambre.

— Tu l’enlèves? — Pas ce soir. — Bien.

Elle revint se glisser contre lui. Sa main trouva la sienne sous le drap, simple. Entre le dentiste et le lait, le mot attendait d’être soit retiré, soit honoré. Manon s’endormit en sachant qu’elle pourrait encore l’arracher au réveil. C’était précisément pour ça qu’elle l’avait collé. Fin de l’épisode 1 — fiction, réservée aux adultes.

Suite: épisode 2 — La photo qu’ils refusent.

Nommer un fantasme n’autorise personne à écrire le rôle de l’autre. En vrai non plus. Rencontres libertines.

Dans le même thème

← Toutes les histoires histoires de candaulisme