À 23 h 12, le téléphone brillait encore face contre le bois.
Manon, trente ans, comptait les respirations sur l’épaule de Philippe. Lille faisait le silence des immeubles après le dernier tram. Sur le frigo, le post-it CANDAULISME et la ligne du café n’avaient pas bougé. La notification, si.
— Je regarde, dit-elle.
Pas demain. Pas « une minute » pour se protéger de la phrase. Maintenant: le message entrait dans la pièce parce qu’elle le décidait.
Philippe, cinquante-cinq ans, retira le bras sans la retenir.
— Je reste. Je ne lis pas par-dessus tant que tu n’as pas dit oui.
— Oui pour regarder ensemble. Non pour répondre à ma place.
Elle retourna l’écran. Expéditeur: Thomas. Heure: 23:12. Texte court, trop travaillé pour un homme fatigué, pas assez pour un robot:
Merci pour cet après-midi. Cadre clair, rare. Je respecte. Si un jour tu veux un café juste toi et moi pour clarifier sans le regard de Philippe, dis-le. Sinon on reste sur ce que tu as dit: un message, et tu réponds quand tu veux. Bonne nuit.
Manon lut deux fois. La première moitié tenait. La seconde glissait.
— Il a écrit « sans le regard de Philippe », dit-elle.
Philippe ne jura pas. Sa mâchoire fit le travail à sa place.
— Lis à voix haute. J’ai besoin de l’entendre hors de ta tête.
Elle lut. À « sans le regard », il ferma les yeux une seconde.
— C’est poli, dit-il. C’est aussi une porte dérobée.
— Oui.
Le désir du café était encore là, bas, possible. La phrase seule-à-seule le tordait: pas vers le danger de film, vers le vieux piège où le couple devient décor et la femme canal privé.
— Tu veux que je sorte de la pièce pendant que tu décides? demanda Philippe.
— Non. Tu restes. Tu ne dictes pas.
Elle posa le téléphone à plat, s’éloigna jusqu’au frigo, but un verre d’eau au goulot. L’eau était tiède. Preuve que le réel restait banal pendant que le fantasme essayait de renégocier le contrat.
— Option une: je coupe. Plus de Thomas. On garde le mot sur le frigo et on recommence plus tard avec quelqu’un d’autre, ou personne. — Option deux: je corrige. Café à trois possible un jour. Café à deux avec lui: non. S’il insiste, blocage sans débat. — Option trois: je laisse pourrir sans répondre. Quarante-huit heures, sa propre règle.
Philippe s’était levé, mains dans les poches du jogging, pas sur ses hanches.
— Mon corps veut l’option une par peur, dit-il. Ma tête sait que l’option deux te laisse le pouvoir. L’option trois, je la hais: le silence, tu le traduis mal, moi aussi.
— Merci de ne pas avoir crié « il se fout de nous ».
— Il teste une limite. Peut-être sans le vivre comme un test. Le résultat est le même.
Manon revint s’asseoir. Leurs genoux se touchèrent; elle ne retira pas tout de suite.
— Je choisis deux. Parce que le café m’a plu. Parce que la porte dérobée, non. Et parce que si je coupe à chaque phrase maladroite, on n’apprend rien — on collectionne des peurs.
— Et si c’est maladroit exprès?
— Alors ma réponse le démasque. Sans plaidoirie de ta part.
Elle ouvrit le clavier. Philippe regardait l’écran, pas ses doigts pour les diriger.
Thomas. Merci pour le cadre de cet après-midi. Je clarifie une chose tout de suite: pas de café « juste toi et moi ». Philippe n’est pas un regard à retirer pour que la conversation soit vraie. S’il y a un prochain café, on sera deux de notre côté, comme aujourd’hui. Si cette condition ne te convient pas, on s’arrête ici sans rancune. Pas de photo. Pas de message après 22 h. Bonne nuit.
— Tu interdis 23 h 12, observa Philippe, presque un sourire.
— J’interdis que mon désir soit jugé à l’heure où je suis trop molle pour tenir une phrase. Demain on écrira la règle du lendemain si besoin. Ce soir, j’envoie ça.
— Envoie.
Elle envoya. L’accusé de réception n’était pas le point: le point, c’était le poids quittant sa poitrine. Philippe expira comme après une audience.
— Je peux dire ce que mon corps fait? demanda-t-il.
— Dis.
— Soulagement. Un peu de honte d’avoir imaginé la scène où tu acceptes le café à deux « pour clarifier ». Et de l’excitation bête parce que tu as tenu le cadre sans me demander mon vote.
— L’excitation bête, on la garde entre nous. Pas comme récompense pour avoir été sage.
— D’accord.
Ils restèrent encore un moment dans la lumière jaune de la lampe. Manon désactiva les notifications pour la nuit, rangea le téléphone dans le tiroir des torchons, pas sous l’oreiller.
— Si demain matin il a répondu « compris » ou s’il a disparu, on n’en fait pas un drame de couple avant le café, dit-elle. On lit. On décide à jeun.
— Règle du lendemain, déjà?
— Ébauche. On l’écrira proprement demain. Ce soir j’ai assez choisi.
Dans la chambre, Philippe l’embrassa sans monter le désir en examen. Elle le guida d’une main, s’arrêta d’un non souriant quand le rythme dépassait ce qu’elle voulait; il s’arrêta net. Plus tard, calme, elle posa la paume sur son sternum.
— Tu n’es pas un regard à retirer, répéta-t-elle.
— Toi non plus tu n’es pas un canal privé, dit-il. Même si mon fantasme a parfois la mémoire courte.
— Ta mémoire courte, c’est mon job de la rattraper. Pas le job de Thomas.
Elle s’endormit là-dessus. Le message de 23 h 12 n’ouvrait plus la nuit: il l’avait fermée sur une phrase nette. Dehors, une moto passa. Dedans, le tiroir des torchons gardait le téléphone comme une pièce dont elle avait encore la clé.
À 7 h 40, le réveil du téléphone d’à côté les tira du sommeil avant le leur. Manon se leva la première, pied nu sur le carrelage froid, ouvrit le tiroir sans théâtralité. Une réponse de Thomas, 7 h 11:
Compris. Merci d’avoir dit non clairement. Je reste sur ton rythme. Pas de solo. Bonne journée.
Elle montra l’écran à Philippe, encore les yeux plissés.
— Il a entendu, dit-il.
— Pour l’instant. Ce soir on n’écrit pas à 23 h. Et aujourd’hui, avant toute autre phrase, on pose la règle du lendemain: pas de décision de corps sur un message de nuit.
Philippe hocha, chercha déjà un stylo près du frigo. Manon garda le téléphone une seconde de plus, puis le reposa: le choix d’hier tenait au jour; restait à savoir s’ils sauraient le tenir sans en faire une religion ni une faille.
Fin de l’épisode 4 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 5 — La règle du lendemain.
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Tenir un cadre à 23 h 12, c’est déjà du libertinage. Rencontres libertines.