Le message était déjà là à 9 h 12.
Manon, trente ans, lut l’écran encore tiède du chargeur, dos au frigo où le post-it CANDAULISME n’avait pas bougé. Philippe, cinquante-cinq ans, préparait le café de la maison, pas celui du rendez-vous. Dehors, Lille faisait un jeudi banal. Dedans, la phrase du profil doux tenait en une ligne: Toujours ok pour un café. Samedi 16 h, centre, endroit public. Dis-moi où.
— Il a écrit, dit-elle.
Philippe posa la cafetière sans se précipiter vers le téléphone.
— Tu veux que je lise, ou tu me racontes?
— Tu lis. Tu ne réponds pas.
Il lut, hocha la tête, rendit l’appareil.
— Café. Public. Samedi. Pas de photo. Ça respecte ce qu’on a écrit.
— Ça ne veut pas dire que mon corps a dit oui.
Elle s’assit à la table, miettes de pain de la veille sous l’ongle. Le souvenir de la photo-catalogue de la veille restait collé quelque part sous la poitrine: colère froide, pas excitation. Ce message-là n’avait pas de pièce jointe. Juste une proposition.
— Je peux dire non, ajouta-t-elle. On ferme. On garde le mot sur le frigo comme un jouet mental.
— Tu peux. Est-ce que tu le veux?
Manon ferma les yeux une seconde. Le désir n’était pas un film. C’était une curiosité nette, un peu peureuse, dirigée vers une table, pas vers un lit.
— Je veux un café. Trois chaises. Toi à côté. Lui en face. Je parle en premier. Si mon genou touche le tien sous la table et que je retire, tu ne le ramènes pas. Si je dis « on y va », on y va sans débat de parking.
— Marché, dit Philippe. Et si mon corps s’emballe et que je deviens metteur en scène, tu me stops. Même sèchement.
— Même sèchement.
Elle tapa la réponse elle-même: Samedi 16 h. Café des Récollets, salle du fond si libre. On sera deux. Je m’appelle Manon; mon compagnon Philippe. On boit un truc. Rien d’autre décidé. Elle montra l’écran. Philippe ne corrigea pas une virgule.
— Envoie.
Elle envoya. Le téléphone vibrera plus tard; pour l’instant le choix était fait: pas le lit, la tasse.
Samedi, le Café des Récollets sentait le grain brûlé et le bois mouillé. Manon choisit la table du fond, trois chaises déjà tirées, la sienne face à la porte, Philippe à sa droite. Elle garda son manteau sur les épaules une minute de trop, puis l’accrocha: rester, c’était aussi ça.
Thomas arriva à 16 h 04, trente-six ans, sac en bandoulière, pas de chemise de casting. Il s’arrêta à deux mètres.
— Manon? Philippe? Je suis Thomas. Je peux m’asseoir, ou vous avez changé d’avis dehors?
La question était propre. Manon le regarda droit.
— Assieds-toi. On n’a pas changé. On n’a rien promis non plus.
— Bien, dit-il. Merci de le dire comme ça.
Il commanda un allongé, elle un noisette, Philippe un thé qu’il ne boirait qu’à moitié. Les premières minutes furent du travail honnête: boulot, quartier, la pluie de Lille. Manon menait. Philippe parlait quand on l’interrogeait, pas pour remplir les silences d’elle.
Puis Thomas posa les avant-bras sur la table, trop vite d’un cran.
— Sur le profil, vous avez écrit qu’elle choisit. Est-ce que ça veut dire que toi, Philippe, tu regardes, et que moi je… comment dire… joue un rôle écrit?
Manon sentit Philippe se raidir à sa droite. Elle posa deux doigts sur le poignet de Philippe, pas pour le calmer comme un enfant: pour marquer qu’elle tenait la phrase.
— Ça veut dire que personne ici n’a de rôle écrit, dit-elle. On boit un café. Si mon désir s’arrête à la tasse, il s’arrête. Si le tien dépasse mon rythme, on freine. Philippe n’est pas ton metteur en scène. Et je ne suis pas un lot.
Thomas cligna, puis sourit sans se défendre trop fort.
— Ok. J’ai lu trop de forums. Désolé. Je retire le mot rôle.
— Merci, dit Philippe, voix basse. Moi aussi j’en ai lus trop. Aujourd’hui je suis là parce qu’elle m’a dit oui pour la table. Pas pour une scène.
Sous le bois, le genou de Manon frôla celui de Philippe. Elle le laissa une seconde, le retira. Il ne le ramena pas. Thomas le vit peut-être; il ne commenta pas.
Ils parlèrent encore. Manon raconta un chantier d’appart témoin sans en faire une métaphore. Thomas parla d’un divorce ancien sans en faire un ticket d’entrée. Une fois, sa main à lui avança vers le sucre près du poignet de Manon; il s’arrêta à dix centimètres.
— Je peux? demanda-t-il.
— Le sucre, oui. Mon poignet, non. Pas aujourd’hui.
— Le sucre, répéta-t-il, et il sucra son café comme un homme qui avait entendu.
Philippe expira, soulagement discret. Manon but une gorgée. Le désir était là, bas, possible plus tard, pas obligatoire maintenant. Elle aima cette non-urgence: preuve que le cadre tenait hors du frigo.
Vers 17 h 10, Thomas regarda l’heure.
— Je peux proposer un autre café un jour, ou vous préférez que je disparaisse proprement?
Manon ne regarda pas Philippe pour décider. Elle le sentait présent; elle n’avait pas besoin de son vote.
— Tu peux écrire. Pas ce soir tard. Pas de photo. Pas de « alors on se voit chez vous ». Un message, et je réponds quand je veux. Si je ne réponds pas en quarante-huit heures, tu n’insistes pas deux fois.
— Compris. Et toi, Philippe?
— Moi je n’ai pas de boîte mail dans cette histoire, dit Philippe. Manon a le téléphone. Si un jour je deviens jaloux bête, je le dirai à elle, pas à toi en privé pour te recruter.
Thomas hocha, posa un billet pour sa part, hésita à serrer la main de Manon, se contenta d’un signe de tête aux deux.
— Merci pour le cadre. C’est plus rare que les forums.
Il sortit. La cloche de la porte rendit la salle ordinaire. Manon resta assise, tasse vide, manteau encore au dossier.
— On y va? demanda Philippe.
— On y va. Pas parce que c’était trop. Parce que c’était assez.
Dans la rue, le vent colla une feuille morte au bas de son pantalon. Philippe marchait à son rythme. Au feu rouge, elle prit sa main.
— Tu as failli parler à ma place quand il a dit « rôle ».
— Oui. Tu as parlé. J’ai fermé ma bouche. C’était… excitant et humiliant un peu. Dans le bon sens, si ça existe.
— Ça existe. Chez nous.
Ils rentrèrent par le long boulevard. À la maison, Manon colla sous le post-it jaune une ligne au stylo bille sur un second papier: Café = café. Téléphone = moi. Pas de rôle écrit pour personne. Philippe lut, signa d’un P. Elle d’un M.
Le soir, après les pâtes, le téléphone resta dans le tiroir des torchons jusqu’à 22 h. Manon l’ouvrit pour autre chose. À 22 h 58, rien. Elle posa l’écran contre la table, soulagée.
Puis, à 23 h 12 exactement, une notification.
Elle ne l’ouvrit pas tout de suite. Philippe, depuis le canapé, vit seulement la lueur.
— C’est lui?
— Peut-être. Je regarde dans une minute. Ou demain. C’est encore moi qui choisis le moment où le message entre dans la pièce.
— D’accord, dit-il. Même si mon cœur bat bête.
Manon laissa le téléphone face contre le bois, posa la tête sur l’épaule de Philippe, et compta trois respirations avant de décider si 23 h 12 avait le droit d’ouvrir la nuit — ou s’il attendrait le matin avec le post-it et le reste de leur cadre.
Fin de l’épisode 3 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 4 — Le message de 23 h 12.
Choisir le rythme, c’est déjà du libertinage. Rencontres libertines.