Le post-it était encore sur le frigo.
Manon, trente ans, s’assit en tailleur sur le canapé, téléphone dans la paume, comme convenu la veille. Philippe, cinquante-cinq ans, prit le fauteuil d’à côté, assez près pour voir l’écran, assez loin pour ne pas le lui prendre. Dehors, Lille faisait un mercredi tiède. Dedans, l’eau des pâtes d’hier avait laissé une auréole sur la table basse: preuve que le réel continuait.
— Rappel, dit Manon avant d’ouvrir l’app. Je swipe. Tu commentes. Tu ne votes pas à ma place. Si ton corps dit stop, tu le dis. Si le mien dit stop, je ferme.
— Rappel reçu, dit Philippe. C’est toi qui choisis.
L’application s’ouvrit sur un profil encore vide. Manon mit une photo de visage net, pas de plage, pas de décolleté stratégique. Bio courte: Couple. Elle choisit. Lui présent. Pas de casting. Philippe lut par-dessus son épaule et ne corrigea rien, ce qui lui coûta visible.
Avant le premier swipe, Manon posa une règle de plus, orale:
— Si tu bandes et que tu deviens silencieux, tu parles quand même. Le silence, je le traduis mal. — Si tu swipes par colère ou par défi, tu poses le téléphone. Marché? — Marché.
Les premiers profils défilèrent. Des sourires. Des torses. Des phrases trop sûres. Manon passa sans dramatiser. Philippe respirait fort une fois, se taisait deux fois. Elle apprécia le silence plus que les encouragements, puis lui rappela d’un regard qu’il devait le rompre.
— Là, dit-il devant un profil anodin, rien. Juste bizarre d’être spectateur consentant. — Bien. Reste bizarre. Ne deviens pas metteur en scène.
— Celui-là? demanda-t-il malgré lui devant un homme à lunettes.
— Non. Il écrit « discrète et obéissante ». Je ne suis ni l’un ni l’autre ce soir.
— Bien vu.
Au bout de vingt minutes, un match. Message poli, photo de visage, proposition d’un verre. Manon montra l’écran à Philippe sans le lui donner.
— Ton avis, pas ton verdict.
— Il a l’air… correct. Ça m’excite un peu. Et ça me serre la gorge. Les deux.
— Pareil. On répond quoi?
Ils rédigèrent ensemble, ses doigts à elle: On peut parler ici d’abord. Pas de photo supplémentaire demandée tout de suite. On avance lentement.
En attendant la réponse, ils restèrent épaule contre épaule. Philippe posa sa main sur le dossier du canapé, pas sur la cuisse de Manon. Elle le remarqua et y vit du respect, pas de la tiédeur.
— Tu imagines déjà la scène, demanda-t-elle. — Un flash. Puis je le tue. Je te regarde toi. — Bien. Tue les flashs qui m’effacent.
L’homme répondit vite. Trop vite. Trois messages d’affilée, compliments génériques, puis vint la photo.
Pas un nu. Pire dans le genre: une image de magazine, corps cadré comme un produit, légende voilà ce que vous gagnez. Manon sentit le désir se retirer d’un coup, remplacé par une fatigue froide. Philippe se pencha, jura tout bas.
— Ça, dit Manon, c’est un catalogue. Pas une personne.
— On refuse, dit Philippe aussitôt. Même si une partie de moi… non. On refuse.
Elle regarda son visage. Pas de déception de metteur en scène privé de scène. De la lucidité.
— C’est moi qui appuie, rappela-t-elle.
— Appuie.
Elle bloqua le profil, prit une capture de la légende pour s’en souvenir, puis posa le téléphone écran contre la table.
— On arrête pour ce soir?
— On peut. Ou on continue cinq minutes pour ne pas laisser ce type définir l’outil.
— Cinq minutes. Après, pâtes. Et toi tu me dis ce que ton corps a fait au moment exact de la photo.
Ils reprirent. Deux profils banals. Un troisième plus doux, message sans pièce jointe musculaire. Manon le mit en attente, sans répondre encore.
— La photo, dit Philippe. J’ai eu un flash de désir con. Puis la honte. Puis le soulagement que tu sois celle qui tient le téléphone. Si ç’avait été moi, j’aurais peut-être scrollé par faiblesse.
— Moi j’ai eu la colère d’être « gain ». C’est pour ça que le mot sur le frigo existe. Pour ne pas devenir un lot.
Elle se tourna vers lui, genoux contre le canapé.
— Limite ajoutée: toute photo qui ressemble à un inventaire, on refuse sans débat de couple. Pas besoin de plaidoirie.
— Ajoutée, dit Philippe. Tu l’écris?
Manon prit le bloc de la veille, ajouta la ligne 8 sous les autres, signa d’un M. Philippe signa d’un P. Le frigo, derrière eux, gardait le post-it jaune comme un témoin silencieux.
Le téléphone vibra. Le profil doux avait renvoyé: Compris pour le rythme. On peut juste écrire un peu? Manon montra l’écran.
— Demain, dit-elle. Pas ce soir. Ce soir on a déjà choisi quelque chose d’important: dire non à une image.
— Demain, répéta Philippe. Café un jour, peut-être. Pas un casting. Et si café il y a, tu parles en premier.
— Évidemment.
Elle tapota une réponse courte: Merci. On écrit demain, pas ce soir. Puis elle désactiva les notifications. Le tiroir des torchons referma le rectangle lumineux comme on referme une pièce.
Elle éteignit le téléphone. Dans la cuisine, en attendant l’eau, Philippe l’enlaça par derrière, laissa ses mains sur son ventre sans monter plus haut tant qu’elle n’avait pas penché la tête. Elle pencha. Ils s’embrassèrent contre le plan de travail, désir présent, fantasme encore dans la pièce sans la diriger.
— Merci d’avoir refusé avec moi, murmura-t-elle.
— Merci d’avoir refusé pour toi, pas pour me rassurer.
Sur le frigo, le mot CANDAULISME n’avait pas bougé. Il semblait moins provocant qu’hier, plus technique: un outil nommé, capable d’un non. Manon retira le torchon de l’épaule de Philippe, sourit, et pour la première fois depuis le post-it se sentit non pas exposée, mais en charge.
Dehors, une ambulance passa. Dedans, l’eau bouillit. Ils mangèrent tard. Manon mit le téléphone dans le tiroir des torchons.
Avant de dormir, Manon dit:
— S’il écrit encore demain et que mon corps dit oui à un café, ce sera un café. Pas une promesse de lit. Titre possible dans ta tête: le café à trois. Dans la mienne: peut-être personne. On verra.
— On verra, dit Philippe. Toi d’abord.
Dans le noir, sa main trouva la sienne. Le post-it resta sur le frigo. La photo, non. C’était déjà une histoire différente de celle qu’il avait fantasée seul, et Manon s’en voulut presque d’aimer ça autant — puis elle s’en voulut d’avoir honte d’aimer le cadre. Le cadre, c’était elle. Fin de l’épisode 2 — fiction, réservée aux adultes.
Suite: épisode 3 — Le café à trois.
Choisir, c’est aussi supprimer. Rencontres libertines.